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"On n'était pas des ouvriers, on était une famille"

Philips

C’était il y a 30 ans. Après  un plan social de 18 mois, l’usine Philips à Aubusson ferme ses portes à jamais. La déchirure, elle, ne se refermera pas... et Aubusson ne s’en relèvera jamais vraiment... Il y a 30 naissait aussi l’association des anciens salariés Philips. « Même si l’on pourrait penser que c’est un triste anniversaire. Effectivement, derrière la belle façade, il y a eu beaucoup de souffrance. C’est aussi beaucoup d’espoir en pensant à ceux qui aujourd’hui, sont sortis de cette galère », souligne, dans son discours, le président de l’association Areski Djenad qui célèbre « trente ans de fraternité ».
30 ans de fraternité, c’est ce que Pierrette Michard a connu au sein de l’association des anciens salariés Philips. 30 ans de fraternité, c’est ce qu’elle aura vécu au sein de l’usine, embauchée à 15 ans, à une époque où défilaient encore les ampoules sur les chaînes de séchage (1). « C’était en 1957. J’étais la plus jeune à rentrer à la FALA (fabricants associés de lampes électriques)... Alors j’étais la gamine », sourit-elle. « On n’était pas des ouvriers, on était une famille. » Elle y a fait une partie de sa vie, grossesses comprises : le truc bien à la FALA, ou plutôt l’entreprise FRLE (fabriques réunies de lampes électriques), c’est qu’il y avait, à son apogée dans les année 1970, garderie, crèche, cantine, bibliothèque, jardins ouvriers... Un âge d’or ?
Pour Pierrette, ça ne fait aucun doute. Son attachement à l’usine filtre dans la description qu’elle en fait... des tables, des parasols et des bancs qu’on trouvait à l’entrée, dans la cour : « Ceux qui ne connaissaient pas pensaient qu’il s’agissait d’un parc. » Son attachement à l’usine se sent, malgré les descriptions qu’elle en fait : « Il faisait très chaud. On ne pouvait pas ouvrir les fenêtres. On travaillait en culotte sous les blouses... et on tombait comme des mouches. »
Toute une tranche de vie, passée pour l’essentiel à l’atelier «entrées de courant», au rez-de-chaussée, où se mêlent le souvenir d’un gardien surpris par le patron depuis le pont neuf à chanter la Tosca, des blagues avec les gars quand le travail avançait bien, de la présence de la femme du chef à son chevet lorsqu'elle a eu l’appendicite... et les 8 kms  à parcourir à pied entre chez elle et l’usine : levée à 2h du matin pour embaucher à 5h. « Je ne me levais pas parce que j’avais besoin de travailler, je me levais parce que j’étais contente de faire ce que je faisais. »
Le coup le plus dur n’aura même pas été la fermeture de l’usine. Ç’aura été d’avoir à y retourner, au cours d’un de ces petits contrats à répétition auxquels elle a été condamnée par la suite, pour y faire le ménage.
Cette douleur, Jean-Pierre Carthonnet ne l’a pas vécue directement. Il est parti bien, bien avant l’annonce du plan social, avant même l’âge d’or du site qui employait 570 personnes dans les années 1970. À vrai dire, Jean-Pierre n’a fait à FRLE qu’un passage éclair de trois mois en 1969. À peine démobilisé, il rentrait à l’usine. « J’étais dans les ateliers au rez-de-chaussée sur un groupe de quatre machines qui fabriquait les entrées de courant », raconte-t-il. « On travaillait pour tous les fabricants de lampes et toute cette production partait le soir dans des caisses en bois pour Versailles, Issy-les-Moulineaux, Dijon, Vichy... : une tonne en colis exprès partait de la gare d’Aubusson. Par jour ! »
Et trois semaines suffisaient à faire partie de la famille... D’autant que Jean-Pierre n’est pas parti très très loin : il quittait la FRLE pour la SNCF et un poste à la gare d’Aubusson, où il côtoyait ses anciens collègues. « Le directeur m’avait dit en partant que si j’avais besoin, il y aurait toujours du travail pour moi. À l’époque rien ne laissait présager de ce qui allait se passer. »
C’était il y a 30 ans. Le 9 juin 1987. C’était un mardi, l’annonce de la fermeture tombait et, le lendemain, un millier de personnes défilait dans les rues d’Aubusson lors d’une opération ville morte. C’était il 30 ans. Et depuis perdure quelque chose de désagréable... une certaine forme de systématisation des processus. Ainsi que la mise à mort froide de territoires entiers. « Il va falloir qu’ils se bougent pour redynamiser le bassin d’Aubusson. Il faut que Macron et son gouvernement viennent faire un tour en Creuse, voir les difficultés qu’ont les gens à trouver un emploi ! », insiste le secrétaire de l’association Jacky Munne.
À noter que les 30 ans de l’association étaient accompagnés d’une exposition photo au local. Des portes ouvertes, et autres actions vis-à-vis des écoles pourraient être mis en place dès 2019

(1) On y fabriquait des ampoules jusqu’en 1965, puis ensuite, des composants électriques.

Repères

demain est comme hier
Areski Djenad a terminé son discours par la lecture de la déclaration  remise à Jacques Chirac, alors premier ministre, en visite à Gouzon en 1987 : « L’Europe de demain, oui mais avec qui puisque aucun pouvoir politique ne peut aujourd’hui s’opposer à une multinationale telle que Philips avec une stratégie de regroupement de ses fabrications hors France qui, à long terme, condamne notre pays à être un distributeur de biens de consommation. Est-ce là le début de l’Europe des citoyens ? Est-ce là la promotion de l’égalité des chances entre les pays membres ? Lo’bjectif est-il d’augmenter le chômage en supprimant des emplois stables en France avec le retrait des multinationales ? Est-ce là la voie pour la réalisation concrète de l’égalité des chances dans la vie économique sociale et culturelle ? Est-ce là l’image que doivent voir nos enfants de l’Europe de demain ? Nos gouvernants seraient-ils tous des énarques, n’auraient-ils pas de cœur pour constater la misère et la désolation qui atteint certaines régions du pays ? »

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