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Dans l’intime silence du Causse

Littérature

Un optimiste. Un anxieux. Ils se rencontrent. Selon la formule des histoires courtes, la question : que font-ils ? La réponse : un livre. Fait d’images, de témoignages, de portraits, de récits autour des vies d’hommes et de femmes accrochés à leur terre, le Causse.

Andrée, Jeannot,  Louis, Ginette, Paulette, Robert, René, Fernande, Roger, Yves, Solange, Marguerite, Marie-Louise... Leur prénom fleurent bon le 20ème siècle. Tous étaient les patients du bon docteur d’Estivals. Un des rares à pénétrer dans l’intimité de ces hommes et de ces femmes aux «mains calleuses», aux regards devenus vaporeux, tournés vers leurs intérieurs, leurs souvenirs, leurs morts. Ils sont au bord de la vie, au seuil de leur temps et s’apprêtent à tirer leur révérence. Pour certains, le pas est franchi. Leurs histoires se passent dans la lumière du Causse.
deux auteurs, un livre témoin Un fameux plateau à la géographie croisée. Une terre rêche où Nicolas Teindas a ses attaches familiales. Un fond de campagne que Sylvain Marchou capture dans ses lanternes magiques. Le premier est un globe-trotteur optimiste et patient. Il a parcouru le monde et vit actuellement en Centrafrique. Le goût de l’écriture lui est transmis par un de ses aïeuls, professeur de Lettres. Il exerce sa plume en écrivant les chroniques de ses voyages qu’il destine à ses amis. Sa vie d’étudiant l’aura amené à rédiger deux mémoires dont l’un raconte l’installation de ressortissants anglais dans le Sud-Ouest de la France. Écouter, questionner, entrer en intimité, rendre compte, la démarche ethnographique le fascine. Il retrouve ce même plaisir enfantin qu’il avait lorsqu’il épiait par le trou d’une serrure, les patients assis dans la salle d’attente de son grand-père, le fameux bon docteur d’Estivals. Plus tard, lorsqu’il rencontre le photographe Sylvain Marchou, l’anxieux de l’histoire, et qu’ils décident ensemble de
retenir le temps à travers portraits, ultimes scènes de vies et de labeurs, récits et témoignages ; tous deux marcheront sur les pas du père de Nicolas, le docteur Teindas, tout aussi bon que son prédécesseur. Comme un sésame, les portes s’ouvriront. Et les âmes silencieuses se livreront. Elles se feront bavardes et confidentes pendant 6 années. Une caméra posée à même les toiles cirées collectera les précieuses paroles qui viendront s’allonger sur le papier. Extraits : «Avant, c’était dur, mais sans contrainte. Aujourd’hui, c’est plein de contraintes, c’est dur au niveau physique et moral. Avant, c’était dur seulement physiquement» ; «Moi, quand le docteur Muzac venait me soigner, c’était souvent au moment du repas, il faisait chabrol avec moi. C’était une tradition. C’est important de partager un repas, tu sais».*
Un photographe, des vies Sylvain Marchou, celui qui est capable de citer tout à la fois Roland Jaccard et Raymond Depardon : «Vous aimez les roses, elles fanent. Vous n’aimez pas la mauvaise herbe, elle pousse... J’ai lu ça il y a trente ans. Ça n’est peut-être pas tout à fait ça...» ; « Photographier ce que l’on connaît. C’est un conseil que Depardon a donné lors d’une émission radio. C’est ce que je fais.(...) Si je devais le faire en Afrique, je ne serais qu’un blanc en Afrique qui fait de l’image exotique. Ça ne m’intéresse pas». Sylvain Marchou, donc, usera, pour sa part, de pellicules argentiques et d’un appareil 6x6, au moyen format. Un Rolleiflex. «Tu n’as pas la visée du chasseur lorsque tu photographies avec cet appareil. Tu salues la personne parce que tu t’inclines. C’est un appareil pour les humbles. Celui des photographes des années 50 que Doisneau, Boubat utilisaient. C’est de la photo humaniste». L’artiste confie sa «boulimie» et sa frénésie à saisir ces instants éternels. Dans yeux, le régal. Un photographe heureux. De ses portraits de pays, de visages, de dos de mains, de dos voûtés, de silhouettes chenues et bancales, de façades rocailleuses, de portes en bois cérusé par les
années, d’intérieurs poudreux de cendres, de troupeaux des prés, de basse-cour, de fils à linges intimes, de cuisines encombrées, il ressort le son du silence. Celui de la pendule qui égrène les heures, du feu qui crépite dans l’âtre, le son des confidences dites par des voix usées par la vie. Un hommage
rendu aux gens. L’aventure ne s’arrêtera pas là. Le binôme envisage la même expérience en Haute-Corrèze. Nicolas : «C’est Montesquieu qui suppose que le climat a une influence sur les gens ? Je suis d’accord avec ça». Sylvain : «Moi aussi». À suivre !
* Paroles de Reine Faure et Gilbert Picard, extraits de «Un Jour la Terre», un livre de Nicolas Teindas et Sylvain Marchou aux Ardents Éditeurs.

Sabine Parisot