Rencontre avec le cinéaste Benoît Jacquot

Culture

Le cinéaste était invité samedi dernier à Brive lors d’une soirée  organisée, avec Le Rex et les Amis du Rex, en partenariat avec l’association de la Cause freudienne-Massif Central et Le Cartel «D’une scène à l’Autre». Le cinéaste a présenté son film «Le 7ème Ciel».

Est-ce que les cinémas classés Art et Essai peuvent être en danger?
Par définition, par nature, c’est en danger donc ça réclame, ça demande protection.

Quel rôle joue le CNC dans cette diffusion des films?
Le CNC est une institution qui administre le cinéma en France, créée sous Vichy. Elle est restée en place et heureusement. C’est ce qui fait en tout cas un des paramètres de la persistance longue de l’industrie cinématographique française. Le cinéma en France vit réellement. Ce qui n’est pas le cas dans des pays voisins. Cela tient peut-être symboliquement du fait que le cinéma est une invention française. ça devient patrimonial. Les pouvoirs publics se font un devoir culturel de protéger le cinéma au titre du patrimoine sans doute.

C’est ce qu’on appelle l’exception française?
Oui c’est cela. Je crois que c’est Toscan du Plantier qui a inventé cette expression-là.

Une exception qui peut être remise en cause?
Oui forcément. Dans l’ensemble, nécessairement ça ménage, ça change, ça se diversifie et surtout depuis quelques années au regard des techniques nouvelles qui arrivent et qui remettent tout en cause au cinéma comme ailleurs. Il y a toutes sortes de modulations, de déclinaisons, voire de changements radicaux. Mais il s’opère sous cette espèce de loi en France que le cinéma est fondamental et protégé comme patrimoine. Ce qui marche très bien. A part le cinéma américain et indien, c’est le cinéma qui réussit le mieux au monde.

Pourquoi le protéger si ça marche aussi bien?
Il y a tout un système en place. Une taxe sur la vente de chaque ticket,  une attribution proportionnelle qui est reversée. Elle permet à peu près à tous les films intéressants en France de se faire, dans une perspective aux deux tiers des films produits. Les polémiques sur ce sujet se font sur la fausse idée qui serait que le spectateur paierait  un impôt supplémentaire en payant sa place. Ce n’est pas du tout ça qui se passe. L’avance sur recettes est une partie de ce dispositif géré par le CNC. Si ça existe, ça vit, ça continue, ce n’est pas pour des prunes. Ce n’est pas un mécénat philanthropique. c’est parce que le pays a besoin de ce cinéma-là pour apparaître. C’est ce qu’on a appelé l’exception culturelle. Une expression pas très heureuse car ça donne le sentiment d’un statut à part qui ferait que les cinéastes, les artistes seraient une espèce protégée, ghettoïsée en quelque sorte.

La diversité du cinéma en France se porte bien ?
Oui manifestement. C’est ça la vitalité de ce cinéma. Il y a toutes sortes de films économiquement, artistiquement. Il y a un choix toujours très large. On peut aller voir des comédies, des grosses comédies dites populaires, des films dits d’auteurs comme j’en fais la plupart du temps. Puis il y a des films d’auteurs faits par des jeunes débutants qui fabriquent, avec un appui ou hors appui des pouvoirs publics, des films complètement atypiques, voire prototypiques. Et il y a des cinéastes qui comme moi continent à aller selon leur démarche initiale et s’inscrivent dans un tissu. Mon film «Trois cœurs» avec son casting, ses 300 copies est un film d’industrie. Il a fait 500.000 entrées et pourtant c’est bien un film de moi, pur sucre...
Ce qu’on a nommé les films du «milieu»?
Je suis très attentif aux mots, aux désignations. L’expression* des films du milieu m’a toujours paru extrêmement ambigüe comme si c’était le salut, l’assurance. Comme quoi il y aurait un standard financier, économique fixé selon lequel des gens de qualité pourraient faire des films cossus. Je n’ai pas l’impression que ce soit souhaitable. Ce qui est beau dans le cinéma français, c’est qu’il y a des francs-tireurs, des installés, des cinéastes qui ont un sens de ce qui touchera un public large, d’autres qui font des choses très pointues en le sachant, conformant leurs moyens à leur ambition. Les films français sont très très vus à l’étranger. Il n’y a pas d’années où je ne me rends pas aux Etats-Unis pour montrer mes films dans des circuits, des salles qui ne sont pas ceux du «Revenant». N’empêche,  ça représente beaucoup de monde et une certaine propagation du cinéma que je défends beaucoup. La France est depuis longtemps le seul pays où un gamin de 13-14 ans peut décider un jour qu’il fera des films et ce n’est pas un vœu pieux, ailleurs c'est un vœu pieux. En France, c’est faisable, si on s’accroche, si ça marche. On peut s’attribuer un talent qu’on n’a pas. Cela dit, ça marche aussi...
En France et cela se tient, il y a une tradition cinéphilique unique, critique. Les cinéastes de la Nouvelle vague, Godard, Rivette, Chabrol... ont commencé par écrire sur le cinéma. Cette critique a beaucoup influencé la critique dans le monde entier et aux Etats-Unis. Olivier Assayas, Arnaud Despléchin, André Téchiné... Tout ces gens qui font des films très différents, ont soit écrit, étaient cinéphiles, ont baigné très tôt dans quelque chose, dans un lieu comme ici très entretenu comme un foyer.

Est-ce que c’est pour vous difficile de monter un projet de film?
Je dois la vérité de dire que pour moi, non. Mais il y en a, je sais, pour qui c’est très difficile. Mais j’ai tendance à croire qu’ils y sont pour quelque chose. S’ils ne donnent pas ce qu’il faut au bon moment, s’ils pensent comme disent les psychanalyses «la belle âme», c’est pas moi, c’est eux. Cela se guérit assez vite sinon on n’en entend plus parler... Des cinéastes ne sont pas des artistes au sens que l’on entendait  au 19ème siècle, une grande partie du XXème et un peu aujourd’hui. On est nécessairement confrontés à de l’altérité, de l’hétérogène, l’industrie, les   financiers, les télévisions, les 30-50-100 personnes qui sont avec vous sur le film... On n’est pas seul devant une toile blanche ou du papier musique.

Vous parliez des évolutions techniques. A l’ère du numérique, vous tournez avec 35 mm ou en numérique?
Je ne tourne plus en pellicule pour des raisons techniques. Je ne voulais pas tourner en numérique jusqu’à ce qu’apparaisse une caméra, l’Alexa, qui produit techniquement quelque chose de ce que je cherchais sur pellicule chimique mais qui va au-delà. Je ne peux pas être de mauvaise foi et déclarer que les calèches, c’est mieux que les bagnoles. J’ai commencé le numérique avec le film «Les adieux à la reine»  parce qu’on avait fait des essais avec mon opérateur et on s’était rendu compte qu’on pouvait faire des choses que l’on ne pouvait pas faire en chimique. On peut pas faire vraiment l’artiste avec un grand A. On est tributaire des contraintes ou au contraire des libertés que les techniques qui ne cessent de se renouveler imposent.
Maintenant ça pose d’autres problèmes de distribution. Le contrôle de la distribution des films est assuré par une sorte de Mabuse qui est un cerveau électronique qui donne le code ou non. Ils n’ont plus dans les salles le contrôle. En principe, tout est centralisé. On n’a plus l’objet en boîte à la disposition d’un exploitant pour un temps donné».

propos recueillis par Serge Hulpusch

* Expression prononcée pour la première fois publiquement par la réalisatrice Pascale Ferran le 24 février 2007 à la 32e cérémonie des César. Elle désigne «les films populaires à prétention artistique, dont le budget est moyen». 

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