«Une distance de 5 ou 10 mètres n’a aucun sens !»

Pesticides

Le gouvernement français a proposé d'interdire l'utilisation de pesticides à moins de cinq mètres des habitations. En Corrèze, associations, responsables et militants écologistes dénoncent une distance «dérisoire».

Le dossier est toxique. Alors que le gouvernement planche sur un projet de décret visant à mieux protéger la population des risques pour la santé liés aux pesticides et qu’une consultation publique s’est ouverte hier pour trois semaines afin de fixer les distances minimales à respecter entre les zones d’épandage et les habitations, les déclarations du ministre de l’Agriculture ont mis le feu aux poudres.
En Corrèze, Fabrice Micouraud d’Allassac ONGF, ne décolère pas. «Dès lors qu’il y a un traitement sur une culture haute, il y a une dérive minimum d’une cinquantaine de mètres. Ce n’est même pas moi qui le dit mais un rapport rendu à la DDT* de la Corrèze il y a quelques temps.
Instaurer une distance de 5 ou 10 mètres c’est dérisoire, ça n’a pas de sens car on sait pertinemment que cela n’aura aucun effet» déplore-t-il.

"Des dérives"

Surtout que pour le porte-parole de l’association environnementale, «les dérives sont de plusieurs sortes. Il y a d’une part la dérive directe qui a lieu lors de l’épandage mais intervient aussi, deux ou trois jours après, celle dite gazeuse que n’arrêtent ni les haies ni les filets. Or, lors de cette dérive, on retrouve les produits épandus à plus de 1,5 km» explique-t-il.
Quant aux justifications «scientifiques» sur lesquelles reposeraient ces préconisations, le porte-parole se montre particulièrement surpris. «Un  rapport interministériel de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) datant de mars 2019 évaluant le dispositif réglementant l’utilisation de produits phytopharmaceutiques à proximité des lieux accueillant des personnes vulnérables préconise des distances en fonction des activités. Mais il partait du principe que les dérives étaient de 50 mètres».

"Les riverains reconnus comme public vulnérable"

Pour Fabrice Micouraud, les polémiques sur les distances réglementaires ne résolvent en rien le problème de fond. «Le procès d’intention que nous fait la FNSEA qui est d’ailleurs repris par le ministre de l’Agriculture indiquant qu’allonger les distances mettrait en danger l’agriculture française, ne tient pas la route. Notre volonté n’est pas d’interdire les activités agricoles à proximité des habitations mais bien d’abandonner dans ces périmètres l’utilisation de tout produit cancérigène, mutagène et reprotoxique en encourageant la conversion en agriculture biologique» indique-t-il.
Malgré tout cela et le profond désaccord sur ces distances réglementaires, Fabrice Micouraud observe une maigre avancée : «Il y a dix ans lorsque nous parlions de zones tampons on nous riait au nez. Aujourd’hui cette préoccupation est reconnue. Enfin, les riverains sont reconnus comme public vulnérable. Là où l’Europe l’avait fait en 2009, il aura fallu attendre dix ans en France». 

Une charte «presque en échec»

Enfin, le porte parole d’Allassac ONGF s’étonne de la promotion actuellement faite par le ministre de la charte corrézienne signée en 2017 entre pomiculteurs, élus et associations de défense de riverains. «Le ministre parlait encore de nous ce matin  (hier NDLR) sur les ondes d’Europe 1. Pourtant, nous assistons presque à un échec de cette charte en Corrèze par manque de soutien des élus et des pouvoirs publics» regrette Fabrice Micouraud dont l’association se donne jusqu’en mars pour en dresser un bilan.
En Corrèze, Allassac ONGF est loin d’être le seul organisme a réagir. Le collectif «Nous Voulons des Coquelicots» est lui aussi monté au créneau qualifiant de «farce» la consultation publique ouverte hier.

"Une insulte à la science et à notre santé"

«Une telle décision est une insulte à la science et à notre santé, car les pesticides ne  respectent pas les décrets», fustige le collectif dont le mouvement national réclame la fin de tous les pesticides de synthèse depuis un an.  
«Si près de neuf Français sur dix sont pour la fin des pesticides en cinq ans, c’est qu’ils ont compris que ces poisons sont une impasse mortelle. Pour tous. Mais il n’y a pire sourd que celui qui a intérêt à ne pas entendre et l’incroyable scandale des pesticides montre le gouffre qui s’agrandit chaque jour entre dirigeants et dirigés. La démocratie, ce n’est pas cela. Un élu de la République n’est pas au service des intérêts privés. Il doit d’abord et avant tout protéger la population dont il a la charge. Et il ne le fait pas. C’est très grave» poursuit-il.
La consultation publique ouverte par trois ministères (agriculture, santé, écologie) hier pourra-t-elle faire bouger les lignes ? Rien n’est moins sûr. Dans son rapport de mars 2019, l’IGAS notait déjà au sujet des arrêtés préfectoraux : «Quand elle a eu lieu, la consultation du public a généralement été menée pendant la durée minimale de 21 jours. Dans des régions entières, il n’y a eu aucune observation. Lorsque des observations ont été formulées, elles ont rarement été prises en compte».

Mathieu Andreau

(*) Direction des Territoires.