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Payer pour parler au facteur

Société

« Ce qui m’a le plus choqué, c’est que ça n’a semblé choquer personne », raconte Elyse Khamassi, alias Lily La Fronde. Si sa tribune a dépassé les records de vue sur son blog ou facebook, son coup de gueule n’était pourtant que le témoignage de son désarroi face au nouveau «service» de La Poste...
Ancienne factrice dans le département, où elle a fait des remplacements pendant les périodes de vacances de 2008 à 2010, la jeune femme est aujourd’hui directrice artistique et illustratrice indépendante, et partage sa vie entre Paris et la Creuse. Elle a collaboré à plusieurs blogs avant de se décider à lancer le sien sur une première tribune qui n’est pas passée inaperçue sur le blog, loin de là.
« Je suis tombée sur des articles dans les médias de masse annonçant le lancement de «Veiller sur mes parents», et j’ai été choquée de lire que selon la Poste, les facteurs étaient hyper enthousiastes», commence la jeune femme. De par son expérience, elle peut assurer que «veiller sur des personnes âgées isolées a toujours été fait gratuitement, surtout dans des territoires ruraux comme les nôtres.C’est le quotidien des gens de rendre service aux autres».
Avec des services publics de moins en moins accessibles, un désert médical qui s’installe et des problèmes de mobilité croissants, la solidarité et l’entraide sont au cœur des relations creusoises, un département à échelle humaine où tout le monde se connaît. Ici, le facteur, on le connaît, parfois depuis plus de vingt ans, c’est presque un membre de la famille, on lui fait confiance, et les visites aux personnes âgées, il les fait déjà, gratuitement, depuis toujours.
«L’idéologie marchande est tellement ancrée que ça ne choque personne, qu’un service gratuit devienne payant, moi, ça me choque, surtout quand c’est un service humain. On essaye de banaliser le fait qu’il est normal de payer pour du lien social, c’est aberrant», déplore la jeune femme. Elle dénonce l’évolution du groupe La Poste depuis plusieurs années, qui se doit de remplir quatre missions de service public suite à la signature d’un contrat avec l’Etat selon la loi du 2 juillet 1990, mais qui en profite au passage pour rendre payant de plus en plus de services.
«Ce service est la continuité d’un autre, cohesio, mis en place avec les collectivités territoriales pendant les périodes de canicule pour surveiller les personnes les plus vulnérables, relate Lily la Fronde. Mais c’est ce que je faisais déjà quand j’étais factrice, malgré les directives reçues depuis que La Poste s’est ouverte aux grands marchés européens et qu’on parle désormais de rentabilité ». Des directives qu’elle a plus ou moins subi étant factrice, souvent observé chez d’autres collègues.
«Recherche de profit et service public ne font pas bon ménage, grimace Elyse. Les conditions de travail des facteurs sont de plus en plus pénibles». Des techniques managériales qui laissent l’ancienne factrice désabusée : « ils ont voulu uniformiser les rapports humains avec la règle BRASMA dans les années 1990, Bonjour Regard, Attention, Sourire, Merci, Au revoir ». Une uniformisation des rapports humains, préludes à la déshumanisation.
Le facteur qui passait boire le café, changeait une ampoule, allait chercher les médicaments à la pharmacie pour cette personne âgée qui ne peut pas se déplacer, ou tout simplement ramasser votre courrier pour vous éviter d’aller jusqu’à la boîte aux lettres, désormais, c’est fini. Ils n’en ont plus le droit, ils en ont reçu l’ordre, la logique, désormais, c’est la répression. Il y a même des vérificateurs qui suivent certaines tournées, pour mieux prendre en «faute» les facteurs trop humains...
Si votre facteur vous dit à peine bonjour et se sauve à peine le courrier posé, ce n’est pas parce que c’est devenu un rustre, loin s’en faut : les directions ont décidé que pour compenser le nombre de courrier qui diminuerait, il aurait désormais sa tournée allongée. Lily La Fronde s’insurge contre ce constat : « il y a moins de lettres, ce n’est pas tellement vrai, et puis il y a de plus en plus de colis avec l’explosion des commandes en ligne...»
Ce sens du service public et de l’intérêt général que les facteurs ont de tout temps appliqué, La Poste s’est appliquée à la casser, à déshumaniser le plus possible les relations. Bien sûr, certains facteurs ont toujours résisté, à leurs risques et périls, Lily évoque le cas d’un facteur creusois mis à pied en 2007 pour avoir apporté des médicaments à une personne âgée. Ces relations humaines naturelles et logiques, elles sont devenues illégales, au nom du profit, de la rentabilité.
Mais que l’on se rassure, La Poste désormais innove : désormais, le facteur vous rend service, il veille sur vos parents. Après avoir été vendu comme personnel multitâches pour relever les compteurs  EDF ou installer des box numéricâble, le facteur vous vend désormais son humanité à 19,99 € par mois pour une visite par semaine, on peut bien compter 1 € pour le sourire, 4 € pour demander comment ça va. Le facteur vous envoie ensuite un message via une application dédiée pour vous rassurer : votre maman va bien.
« Pendant des années La Poste a cassé le lien social en ne demandant aux facteurs de ne rien faire d’autres que de transporter le courrier, et maintenant il faut payer cinq minutes de conversation avec son facteur », résume Lily.  L’ancienne factrice qui a parfois aidé certaines personnes à se relever pendant sa tournée et n’a jamais manqué de veiller sur ses usagers s’inquiètent pour un volet implicite caché derrière ce service. « Là, on cible les enfants, mais qu’en sera-t-il des personnes âgées qui sont encore plus isolées, qui n’ont plus d’enfants, ou pas les moyens ? » questionne la bloggueuse. Elle dénonce un système à deux vitesses qui va à l’encontre de l’intérêt général, qui isolera encore plus les personnes les plus isolées. « Dans les campagnes, certaines personnes ne voient que le facteur au quotidien, il y en a qui s’abonnent à la presse quotidienne régionale juste pour être sûre que le facteur passera tous les jours, et si le facteur passe 5 minutes chez celles qui ont payé, il n’aura plus le temps de passer les voir elles ».
Une dernière question taraude Lily la Fronde, c’est celle de la responsabilité du facteur s’il n’a pas pu déceler que quelque chose n’allait pas chez une « cliente » : «c’est le responsabiliser de façon déraisonnée, un facteur n’est pas un personnel soignant, et ce n’est pas une formation de trois heures ou via internet qui va le changer». Le facteur recevra-t-il un blâme en cas de plainte des descendants ? Lily La Fronde a bien essayé de joindre La Poste pour avoir des réponses, mais sans succès.
De notre côté, nous avons aussi été en contact avec l’un des attachés de presse de la Poste, qui nous a joint un communiqué (ci-dessous).

La Poste

«Veiller sur mes parents»
Malheureusement, La Poste n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais nous a fait parvenir simplement le communiqué détaillant le fonctionnement de son dispositif «Veiller sur mes parents» :
«Depuis ces trois dernières années, la Poste a réalisé plus de 50.000 visites au domicile de personnes âgées dans le cadre du service Proxi Vigie Cohésio, destiné aux collectivités territoriales. Aujourd’hui, les particuliers peuvent bénéficier de ce service avec «Veiller sur mes parents». Un service qui permet d’éviter l’isolement des personnes âgées et de rassurer les proches d’un parent vieillissant.»
La Poste met en avant, dans cette communication, deux grands axes : «des visites régulières qui maintiennent le lien social» (1, 2, 4 ou 6 fois par semaine) et des «facteurs au service du bien veillir» (formation des facteurs), avant de détailler les prestations. Ces dernières se chiffrent entre 35,90 et 134,90 euros par mois, selon le nombre de visites hebdomadaires choisi, et prévoient l’installation d’un «matériel connecté au centre de veille et d’assistance», ainsi que la constitution d’une liste de contacts de l’entourage de la personne concernée, à joindre en cas d’urgence.

 

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