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Combat pour Martha, la première

L’historien Pierre Outteryck était ces jours derniers à Limoges, à l’invitation de l’IHS et de l’AFMD. C’est l’une de ces chevilles ouvrières qui militent pour l’entrée au Panthéon de Martha Desrumaux, cette «grande dame du peuple de France» qui n’a cessé de se battre pour impliquer les femmes dans le combat social et, par là même, les émanciper.

«Je suis Martha Desrumaux. Les nazis ne m’ont pas eue.» Cette phrase prononcée sur un quai de la gare de Lyon par cette grande figure du syndicalisme français, l’historien Pierre Outteryck ne l’a apprise il n’y a que quelques mois. Cette enrichissement de la mémoire est une conséquence de cet élan qui s’est déclenché pour l’entrée au Panthéon de Martha. Une idée qui a pris corps il y a un peu plus d’un an à l’occasion de l’inauguration d’une allée, à Lille, qui porte dé-sormais le nom de Martha Desrumaux. «Ce jour-là, avec Philippe Détrez de la CGT et Eric Corbeaux du PCF, on s’est dit que Martha méritait mieux.»

L’histoire de cette femme née en 1897 est il est vrai hors normes. «Elle est née à Comines, une ville marquée par l’industrie du textile à la frontière de la Belgique. Son père, pompier volontaire est mort quand elle avait 9 ans, à une époque où il n’y avait pas d’assurances sociales.» Martha est placée dans une famille bourgeoise comme bonne à tout faire. «Rappelez-vous Cosette !, invite Pierre Outteryck. Quelques mois plus tard, elle s’enfuit et rentre chez elle à 30 km de là, avec une intuition. Pourtant, très jeune, elle a déjà l’instinct de classe et se dit : c’est parmi les ouvriers que je trouverai la solidarité. Elle a l’idée de transformer le réel, d’émerger en tant que femme.» Parvenant à se faire embaucher à l’usine alors qu’elle n’a pas les 13 ans requis («mais le patronat n’est guère regardant, trop heureux de disposer d’une main d’œuvre malléable»), elle rejoint la CGT le 18 octobre 1910. «A cette époque, le syndicat ne comptait que 8% de femmes.» Malgré l’expectative des collègues masculins, la petite Martha gravit les échelons. «Le 1er août 1914, apprenant la mort de Jaurès, le défenseur de la paix, elle quitte son usine, part à la Maison du peuple et met le drapeau rouge en berne, car elle sait que quand il y a la guerre, ce sont les ouvriers et les paysans qui paient.»

«Défendre les intérêts des ouvriers y compris étrangers, obtenir l’unité, se préoccuper des femmes pour qu’elles participent au combat social... Toute sa vie, elle va garder cela chevillé au corps, poursuit l’historien. Ainsi, au moment d’une grande lutte sociale, elle va voir les femmes et, sachant que «quand le buffet est vide, celles-ci représentent au sein de foyer le maillon faible de la mobilisation, elle cherche à les conscientiser. A les intégrer au combat.» Parce que les enfants sont en première ligne lorsque les salaires ne tombent plus, elle propose des solutions pour placer temporairement les petits dans des familles où «ils sont nourris, blanchis, hébergés et peuvent aller à l’école. Une expérience extraordinaire qui fait que les femmes peuvent aussi s’impliquer dans la grève.» En 1936, Martha est en première ligne des grandes grèves et... des militants pourchassés. «Elle sera même la seule femme présente aux accords Matignon, s’impliquera ensuite dans la guerre d’Espagne en recrutant pour les brigades internationales.» Parallèlement, «avec Danièle Casanova, elle fonde l’Union des jeunes filles de France. C’est un cadre qui rassure les familles et permet à ces filles de se retrouver, d’apprendre à s’exprimer en public, à rédiger un tract. Ce qui n’est pas neutre quand on connaît l’action des femmes dans la Résistance, comme agent de liaison», quand arriva l’Occupation.

Justement les voilà, les années noires. «Lorsque Martha rencon-tre des camarades marqués par la défaite, elle insuffle l’espoir de la lutte. Le 27 juillet 1940, elle organise une réunion clandestine avec des mineurs pour redonner courage aux travailleurs.» Suivent les cahiers de revendications et, 9 mois plus tard, une grande grève de mineurs, «la plus grande grève dans l’Europe occupée», sur l’air de «Pas de charbon pour les boches.» En janvier 1941, Martha Desrumaux est arrêtée, jetée en prison puis déportée à Ravensbrück. «Mais elle reste ce qu’elle est, elle aide une famille juive, organise la Résistance dans le camp en sabotant la confection des uniformes pour les nazis ou en y dissimulant des poux.» Libérée, elle rentre parmi «les ombres, les squelettes», mais elle est debout : tout juste rapatriée, elle participe même à un meeting et y dénonce l’horreur des camps.

La suite : elle sera cosecrétaire de l’union départementale CGT du Nord et élue municipale. Mais malade, elle se place un temps en retrait et, après 1950, s’implique dans de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP).

Défendre aujourd’hui la mémoire de la «passionaria du Nord» jusqu’au Panthéon, c’est le combat auquel participe Pierre Outteryck. Un combat perdu d’avance dans ce monde écrasé par le néo-libéralisme ? Pierre Outteryck recti-fie : «Et tous les militants et Résistants qui se sont battus quand on était au fond du trou ? Combien de chances avaient-ils de gagner ? Si on se bat, on peut gagner. En tout cas, nous le faisons pour gagner. Pour montrer ce qu’une femme du peuple a pu faire. Notre pays doit être reconnaissant.»

 

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