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Brossat : « Les 5% sont à portée de main »

Entretien

Tête de liste « Pour l’Europe des gens contre l’Europe de l’argent », le communiste est pour son dernier meeting de campagne ce soir à Martigues au gymnase des Salins à partir de 18h30.

 L'Echo : C’est la fin de la campagne des européennes. Beaucoup de Français indiquent toujours leur intention de s’abstenir. Comment l’expliquez-vous, quel message leur adressez-vous ?
Ian Brossat : Je veux leur dire trois choses. La première, c’est que les décisions prises à l’échelle de l’Union européenne ont un impact concret sur nos vies quotidiennes.Les bas salaires, les petites retraites, les délocalisations, la disparition de nos services publics de proximité sont les conséquences des politiques menées au niveau européen. La deuxième chose c’est que beaucoup se joue au Parlement européen, parce que toutes les directives passent par un vote des députés européens et donc si un texte est battu par une majorité au Parlement européen, il finit à la corbeille. Avoir des députés d’une gauche combative au Parlement européen, c’est se doter d’hommes et de femmes qui vous défendront. Enfin, la troisième chose que je veux leur dire, c’est que nous ne sommes pas condamnés à un paysage politique avec Macron d’un côté et Le Pen de l’autre. Si on veut que la gauche retrouve des couleurs on peut utiliser le bulletin rouge du Parti communiste ce dimanche.

 L'Echo : Ces élections ont lieu dans un contexte social bouillonnant : gilets jaunes, mobilisations syndicales, en quoi le vote aux européennes peut-il être un point d’appui à ces luttes notamment pour le pouvoir d’achat ?
I.B. : Le pouvoir d’achat des salariés mais aussi des retraités, qui ont subi coup sur coup l’augmentation de la CSG et la désindexation des retraites par rapport à l’inflation, est au cœur des mobilisations sociales qui se sont levées. Ces difficultés de pouvoir d’achat dans le monde du travail sont la conséquence des politiques européennes. Au cours des dix dernières années, le taux de travailleurs pauvres dans l’Union européenne est passé de 7% à 10% alors même que les richesses produites par ces mêmes travailleurs sont passées de 15 000 milliards d’euros à 17 000 milliards d’euros. Autrement dit nous avons produit plus de richesse et les travailleurs sont devenus plus pauvres. Pourquoi ? Parce que l’Union européenne organise la concurrence libre et non faussée à l’intérieur de l’espace européen. Si nous voulons que ça change en France, que le travail soit mieux payé, il faut que ça change en Europe. Il faut une Union qui nous tire vers le haut et pas vers le bas. C’est pour cela que nous proposons en France un Smic net à 1400 euros net tout de suite, c’est-à-dire 200 euros de plus pour les smicards, et en Europe un Smic fixé à 60% du salaire moyen de chaque pays pour tirer vers le haut tous les salaires.

 L'Echo : Des mobilisations pour le climat ont lieu ce vendredi et ce samedi. Vous avez dit à ce propos que « Red is the new green », qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
I.B. : Le défi climatique est un enjeu absolument majeur. Notre campagne veut mettre l’humain et la planète d’abord. Aujourd’hui la planète souffre des logiques libérales. Le capitalisme consiste à produire n’importe quoi, à n’importe quelle condition, quelles que soient les conséquences sociales et environnementales pourvu que cela génère du profit. Si nous voulons relever le défi climatique et écologique, il faut sortir de ces logiques qui sont précisément celles que promeut l’Union européenne. Pour être à la hauteur, il  faut un investissement public majeur dans le domaine ferroviaire mais aussi dans celui de la rénovation énergétique des bâtiments or avec la règle des 3% de déficits publics jugés indépassable par la Commission européenne actuelle, c’est impossible. Nous proposons donc de nous affranchir de ce carcan qu’est l’austérité.

 L'Echo : Vous ne croyez pas à l’écologie de marché ?
I.B. : Je ne crois pas plus à l’écologie de marché qu’au capitalisme vert. je suis convaincu que pour relever le défi climatique, il faut avoir le courage de mettre en place un autre mode de développement que le mode de développement capitaliste qui nous conduit à notre perte. 

 

L'Echo : Les agriculteurs sont de plus en plus pointés du doigt par les défenseurs de l’environnement. Quelle place auraient-ils dans ce nouveau mode de développement ? Que faut-il faire de la politique agricole commune (PAC) ? 
I.B. : D’abord, la France est une grande nation agricole. L’agriculture représente 7% de notre produit intérieur brut. Nous avons d’une part des agriculteurs qui  rencontrent des difficultés terribles : un tiers d’entre eux gagne moins que 350 euros par mois ! D’autre part nous avons des consommateurs qui ne savent plus toujours très bien ce qu’ils ont dans leur assiette. Notre agriculture est malade, qu’est-ce qui la fait souffrir ? Une fois de plus, c’est la règle de la concurrence libre et non faussée.  On fait rentrer sur notre territoire des produits cultivés à l’autre bout du monde dans des conditions sociales et environnementales inacceptables. Nous proposons une refonte totale de la PAC que nous proposons de rebaptiser Politique agricole et alimentaire commune. Il faut se battre contre la baisse de 15% de ce budget et aider davantage les exploitations familiales. Il faut stopper les traités de libre-échange qui exposent nos agriculteurs à cette concurrence déloyale que les gouvernements successifs ont soutenus. Les communistes ont ceci de particulier qu’ils s’y sont toujours opposé. 

 L'Echo : Le tissu industriel est mis à mal, on le voit avec la centrale de Gardanne, Saint Louis sucre, Ascoval... Faut-il rompre avec ces traités pour préserver notre industrie ?
I.B. : Bien sûr. Si nous les laissons faire la France sera un pays sans usine, sans industrie. Elle ne sera plus une terre de production mais un pays de services. C’est une perspective à laquelle je ne me résous pas. Ces derniers mois ont été extrêmement douloureux pour les travailleurs de l’industrie. C’est le cas à Ascolval dans le Nord, Ford dans le Sud-Ouest, les Fonderies du Poitou ou Saint Louis Sucre. Défendre l’industrie suppose de changer de logique. Au lieu d’une Europe où on se sert les coudes, l’Union européenne aujourd’hui ce sont des  États et des travailleurs qui sont condamnés à se tirer dans les pattes. Les règles actuelles nous empêchent d’avoir une véritable stratégie industrielle. Par exemple, si l’État français décidait de nationaliser de manière temporaire une entreprise, il a l’obligation de demander son autorisation à la Commission qui peut la lui refuser si c’est elle juge que c’est une distorsion de concurrence. On marche sur la tête ! Cette Europe est obsédée par les logiques de concurrence et balaye d’un revers de main les questions d’emploi et d’industrie, vitales pour nos territoires. 

 L'Echo : Depuis le drame de la rue d’Aubagne, la question du logement agit le débat politique. Des leviers d’action existent-ils à l’échelle européenne sur ce sujet ?   
I.B. : La question du logement est centrale pour nous. On ne vit pas bien dès lors qu’on ne dispose pas d’un habitat digne. Il y a la nécessité de bâtir partout en Europe du logement social accessible. Depuis 10 ans, le nombre de sans-abri a augmenté en Europe de 70%. Par ailleurs 40% de notre consommation d’énergie est liée à la mauvaise isolation des bâtiments, nous proposons un grand plan européen de rénovation qui fasse coup double :  pour l’environnement et pour le pouvoir d’achat. Il doit être financé par la Banque centrale européenne avec des prêts à 0%. Après tout, depuis 10 ans, elle  a prêté 3000 milliards d’euros aux banques privées sans conditions ni contreparties, elle pourrait donc facilement financer des dépenses autrement plus utiles. 

 L'Echo : La question migratoire agite les peurs sur le continent et a permis à des partis d’extrême droite d’entrer dans plusieurs gouvernements. Faut-il continuer d’accueillir des migrants ?
I.B. : D’abord il faut rétablir la vérité. Il n’y a pas d’invasion migratoire. En 2015, au moment du pic de la crise migratoire que je préfère appeler la crise de l’accueil, le nombre de personnes venant de l’autre bord de la Méditerranée pour trouver refuge représentait 0,2% de la population européenne.  L’Union européenne a consacré 15 milliards d’euros à bâtir des frontières. Elle a de mon point de vue un impératif d’accueil de personnes qui quittent leur pays parce qu’elles y risquent la mort. Notre devoir d’Européen c’est d’organiser l’accueil, pas d’accueillir de façon anarchique. Je suis favorable à un accueil digne à l’échelle de l’Union européenne. 

 

L'Echo : Qu’entendez-vous par « pour l’Europe des gens contre l’Europe de l’argent » le titre de votre liste ?
I.B. : Ça n’est pas un slogan, c’est une réalité. Nous avons une Europe de l’argent avec à la tête de la Commission, l’ancien chef de gouvernement du Luxembourg, un paradis fiscal. Depuis 2011, l’Union européenne a lancé 24 procédures contre des États pour déficits excessifs.Curieusement, elle n’en a pas lancé une seule pour pauvreté excessive alors qu’elle compte 87 millions de pauvres, soit 10 millions de plus qu’il y a 10 ans. Il faut inverser cette hiérarchie des valeurs. Il est temps de bâtir l’Europe de l’humain et de la planète d’abord. 

 L'Echo : Le seuil pour avoir des élus est fixé à 5%. Pour la première fois, les communistes pourraient ne pas avoir de députés européens. Est-ce que c’est une perspective que vous envisagez?
I.B. :  Je dirais que pour la première fois depuis le début de cette campagne, l’objectif des 5% nous paraît atteignable. De plus en plus d’hommes et de femmes de gauche, du monde du travail, nous apportent leur soutien. Les 5% sont à portée de main. Lorsque nous l’atteindrons, nous ferons rentrer 5 députés européens d’une gauche sincère, authentique, en plus et donc 5 députés européens de moins pour Macron et Le Pen. C’est un vote rentable, cela vaut le coup de se mobiliser pour nous permettre d’y arriver. Nous en sommes tout près. Je m’adresse à ceux qui nous lisent pour leur dire « mobilisez-vous, c’est possible, nous sommes à un cheveu, on peut y arriver. »

 L'Echo : En meeting à Denain, vous lancez un appel aux orphelins de «la gauche». Qui sont-ils, la gauche n’existe-t-elle plus dans le pays ?
I.B. : Tout a été fait pour limiter la campagne à un numéro de duettistes Macron-Le Pen. Or, beaucoup de gens ne se reconnaissent pas dans un affrontement entre les libéraux et les fachos. La gauche est partout autour de nous. Ce sont les syndicalistes qui se battent dans leur usine, ce sont les militants associatifs qui font vivre la solidarité dans nos quartiers et nos villages. Le meilleur moyen pour elle de relever la tête c’est que le Parti communiste retrouve des couleurs car dès le lendemain des européennes, il consacrera toute son énergie à reconstruire une gauche digne de ce nom. 

L'Echo : Qui sont vos alliés en Europe ?
I.B. : Nous avons un groupe, celui de la Gauche unitaire européenne qui s’est renforcé. Il s’est beaucoup battu, même en étant minoritaire, il a arraché des victoires très importantes. Nous avons par exemple sauvé l’aide alimentaire qui était menacée de disparition par la Commission. Distribuée par les Restos du Cœur ou le Secours Populaire, elle vient en aide à 3 millions de Français et 15 millions d’Européens. Au-delà, il y a une conscience de plus en plus grande dans les peuples que l’Europe doit changer en profondeur en s’arrimant à un projet de progrès social.

L'Echo : Comment avez-vous personnellement vécu cette campagne, qu’en retenez-vous ?
I.B. : Beaucoup de rencontres. Je pense à cette retraitée de Cherbourg qui touche une pension de 692 euros , aux salariés de l’entreprise Connectivity dans la Sarthe qui risquent d’être victimes de délocalisation, à ceux d’Ascoval qui se battent pour leur emploi, à tous ceux qui se mobilisent pour l’hôpital et les services publics de proximité et je me dis que le 26 mai nous avons une belle occasion de dire stop à ces politiques libérales qui nous pourrissent la vie et de commencer à changer le cours des choses en France et en Europe pour tourner le dos à la loi du profit et mettre  l’humain et la planète d’abord. 

Propos recueillis par Léo Purguette

Légende photo : Ian Brossat a marqué la campagne des européennes. Beaucoup  d'observateurs jugent que le candidat du PCF est la révélation de ces derniers mois.

 

 

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