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Arsenic et belles bestioles

Musée d'art et d'archéologie

Ça fait partie de ces trésors que le temps et l’habitude finissent par ramener au plus simple élément de décor, un ensemble indistinct dont on sait juste qu’il est là... et qu’on redécouvre à l’occasion, comme ça, en disant waaah... Le musée d’art et d’archéologie de Guéret est un peu comme beaucoup de musées, un grenier chaud et sec où on entrepose des trucs... ou plutôt, un cabinet de curiosités, parce que ces trucs ont quand même un petit quelque chose de pas banal... un cabinet de curiosités taille XXXL... Finalement, le musée de Guéret c’est plus que ça, c’est une encyclopédie grandeur nature, parce que ça reste quand même une mine d’informations... en plus intime et en moins froid. Une somme riche avec ce qu’il faut d’improbable, héritée de la société des sciences dont il est issu (1) et dont il tire une de ses particularités : sa section histoire naturelle.
Si, en effet, beaucoup de musées sont issus de sociétés savantes du XIXe siècle, la plupart se sont, au fil du temps, spécialisés, généralement dans les beaux-arts. Choisir, c’est se priver un peu ; à la tête du musée de Guéret, on a fait le choix de ne pas choisir. « Une chose que j’aime beaucoup dans ce musée, c’est sa richesse », souligne sa directrice actuelle Florence Disson, « mais ce n’est pas évident en termes de conservation et d’organisation des collections : il faut compter sur tout... L’histoire naturelle, en particulier, est assez spécifique. »
Raison pour laquelle, Florence Disson, égyptologue de formation, faisait appel, dans le cadre du chantier des collections consécutif à la restructuration du musée, à Hugo Bordet, consultant en conservation préventive, spécialisé en collections d’histoire naturelle (animaux, insectes, fossiles, minéraux, herbiers…), ce dernier passait la semaine dernière au musée pour réaliser un diagnostic de ce type de collections.
Premier constat, la section est à l’image du musée qui l’abrite, diverse : elle rassemble aussi bien des animaux naturalisés, des squelettes, des graines et des insectes, qui sont autant locaux qu’exotiques, récupérés dans les champs autant que ramenés de voyages... « L’avantage ici, c’est que tout est présent, on a tout le panel des sciences naturelles. On a des herbiers, un hippopotame, des roches fossilisées, ça, c’est déjà intéressant... », indique Hugo Bordet. «  Et puis on a des choses exceptionnelles : des crânes de mammifères marins, un dauphin séché qui a un peu souffert, mais c’est la première fois que je vois ça, un squelette
d’hippopotame du Gabon en bon état avec un soclage à l’ancienne, de très belles séries d’insectes (lire ci-contre). Il y a aussi une très belle collection de paléobotanique, ces fossiles parlent d’une époque où la végétation existait sans fleurs, sans herbe, ça permet de se projeter, ça peut être un bon support de médiation. »
Il y a même, ce qui n’est pas si courant, un ornithorynque... avec toutes ses griffes, ce qui l’est encore moins. En effet, pour ne rien gâter, l’ensemble de la collection est, globalement, en très bon état. Si elle aurait, de l’avis du spécialiste, besoin d’être rafraîchie, aucune infestation, aucune trace de moisissure n’est à signaler. Les spécimens ont été bien préparés, et, de fait, bien conservés (2).
Si l’une des missions du consultant en conservation préventive était de former l’équipe du musée à la manipulation de spécimen naturalisés au XIXe siècle à grand renfort d’arsenic, il s’agissait aussi pour lui, d’étoffer un corpus d’objets et de techniques -« chaque taxidermiste a sa recette, le même taxidermiste peut aussi utiliser des techniques différentes »- ainsi qu’un inventaire slash répertoire... « L’idée est de savoir, ce qu’il y a, où, combien... Si jamais je travaille avec un musée qui cherche tel ou tel spécimen, ça me permet de les mettre en relation. La mise en réseau des collections au niveau national est encore balbutiante », précise Hugo Bordet. Ce que confirme Florence Disson : « C’est une diffusion très importante. Quand je parle à mes collègues du musée de Guéret, ils me disent toujours : Ah je ne pensais pas qu’il y avait autant de choses. »

(1) Le musée de Guéret a été créé en 1832 par la société des sciences de la Creuse. Il est devenu municipal en 1837.
(2) Une peau mal tannée ou un squelette mal préparé peut rendre du gras et attirer les insectes notamment.

Du côté des petites bêtes
Ça fait partie de ces petites choses qu’a laissé Charles Alluaud, l’un des membres les plus éminents de la société des sciences au musée, 150 boîtes d’insectes. Des insectes qui -alors que l’entomologiste de renom a vu du pays et en a rapporté des clichés et des clichés, des spécimens et des spécimens- sont pour la plupart locaux. Sans intérêt donc ? Loin de là. « Ce genre de boites, qui présente des séries d’individus, est important pour voir les variations. Là on n’est pas dans une collection esthétique mais sur une série scientifique. Les insectes sont bien identifiés... même si le mode de classement a depuis évolué, il y a une volonté de classement scientifique, les boites sont propres, encore hermétiques, et les spécimens bien conservés », décrit Hugo Bordet. « Ce qui est intéressant, dans ce type d’inventaire local, c’est que si une espèce de papillon évolue, on peut étudier son évolution, son environnement, on a un lieu de collecte. Il faut voir un musée d’entomologie comme une forme d’archives, qui peut donner une idée de l’écosystème d’une époque. Il y a un autre intérêt que ce qu’on décrit souvent comme une collection morbide de cadavres, au niveau de l’histoire des collections, de l’histoire des sciences, il y a plein de choses à dire. »