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Un traumatisme national

Radicalisation

Depuis Toulouse en 2012 et les attentats perpétrés par « le tueur au scooter », la France a pris conscience d’un phénomène émergent, la radicalisation de certains de ses jeunes citoyens. La réflexion s’engageait et en 2014 des protocoles de détection et de déradicalisation ont été mis en place.

Désormais, des colloques à destination de certains professionnels (des mondes médical, associatif, social, des forces de sécurité, enseignants services d’insertion...) sont régulièrement organisés. Un premier s’est déroulé en Dordogne l’an dernier, un second hier.
Le premier portait sur la sensibilisation aux processus de radicalisations, et celui d’hier se voulait, pour reprendre les termes de la préfète Anne-Gaëlle Baudouin-Clerc qui a ouvert la réunion, « plus pratique et opérationnel ». Elle a fait le point sur la situation périgourdine, avec des signalements pour radicalisation en augmentation par rapport à l’an dernier, « surtout des convertis et des personnes présentant des troubles psychologiques, plus des adolescents en rupture avec leur environnement familial, et des jeunes filles mineures ». Ce nombre reste tout de même maîtrisé, puisqu’il s’élève à 75 et que ceux donnant lieu à suivi ne sont plus « que » 58. Ces signalements émanent des services sociaux, du monde médical, de l’éducation nationale, tandis que les appels au Numéro vert baissent. Laura Bouzar, du cabinet Bouzar expertises qui animait le colloque a ensuite longuement développé les signes qui doivent amener chacun à se montrer vigilant, et à faire un signalement. Sur ce dernier point, elle a reconnu que « le signalement renvoie à une période, celle de la seconde guerre mondiale, avec ses dénonciations, qui est très marquée dans nos inconscients. C’est donc compliqué ». Elle indiquait dans son avant-propos que les directives peuvent plus ou moins changer, « car on s’adapte, on évolue ». Le « traumatisme national » qui s’est installé après les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo, du Bataclan et des terrasses de café, de Nice, Saint-étienne-du-Rouvray... ont pour conséquence l’envahissement, dans l’espace public, « de nombreux stéréotypes, surtout sur l’islam, ce qui engendre des préjugés comportementaux et émotionnels ». Les terroristes prétendant tuer au nom de l’islam, ce sont tous les musulmans qui sont suspects, comme si tous les chrétiens, catholiques, protestants, mormons, témoins de Jéhovah, évangélistes... devenaient de potentiels meurtriers le jour où des illuminés de cette croyance en feraient autant. Quant aux salafistes, elle a expliqué que l’habit ne faisait pas le moine, et qu’ils détestaient cordialement les djihadistes, pourtant aussi salafistes, qu’ils appellent les « chiens de l’enfer ». Ce n’est donc pas parce qu’un homme porte la tenue traditionnelle salafiste qu’il est terroriste. Après, il faut évidemment surveiller les évolutions, surtout chez les jeunes, en apprenant à connaître les différents changements qui, combinés, deviennent des signaux d’alerte (voir ci-dessous). Les actions à mettre en place ensuite diffèrent selon les pays, leur histoire, leur société. Après 2014 et les attentats de Barcelone, l’Espagne a privilégié la stratégie du dialogue interculturel, le Danemark a choisi la réinsertion par un accompagnement au quotidien de ceux présentant un danger ou revenant de Syrie, qui ne passent pas par la case prison, le Maroc de son côté travaillant sur le religieux en surveillant les discours des imams dans les mosquées. Mais beaucoup de ceux qui partent au djihad, comme le souligne Laura Bouzar, « peuvent avoir un discours peaufiné par les livres des prédicateurs sur la théologie, l’idéologie, la pratique, le véritable islam..., mais parfois ils ne connaissent même pas la base, les cinq piliers de l’islam, que des non-musulmans  connaissent ! ».

La France la plus touchée
Avec 20 attaques terroristes depuis 2012, 248 morts, 764 blessés, elle est la plus touchée du continent. Le reste de l’Europe a subi 14 attaques, et on en a recensé une centaine à travers le monde. 5 000 Européens sont partis faire le djihad, 2 500 sont encore sur zone, 1 500 sont revenus et
1 000 sont morts.

Les signes qui doivent alerter
L’adolescence est une période de la vie où les jeunes, souvent, changent de comportement. Détecter s’ils basculent dans la radicalisation n’est pas simple.
Le problème est d’affiner les diagnostics, « car les djihadistes reprennent à leur compte le vocabulaire et l’apparence des pratiques liées au culte musulman » note Laura Bouzar. Faire la différence entre la provocation et l’adhésion à l’idéologie est primordial, et quatre niveaux de détection sont actuellement codifiés. Le premier, dit néant, concerne ceux qui commencent à s’adonner à la pratique de la religion de façon plus rigoureuse, et à avoir des lectures religieuses. Le second niveau commence avec l’expression d’un monde très manichéen, l’apparition d’une méfiance poussée et d’une paranoïa s’appuyant sur une théorie du complot, et le développement d’un sentiment de persécution. On est là au niveau du questionnement, et on passe au niveau « vigilance » quand la rupture est consommée avec tout l’ancien entourage, familial compris, et que le sujet commence à légitimer le recours à la violence, et évoquer un départ possible. Enfin, quand il participe au processus de recrutement d’autrui, qu’il met tout en oeuvre pour rejoindre et soutenir la cause, qu’il fait l’apologie, ou qu’il planifie, des actes terroristes, on est alors au niveau de l’alarme, le niveau le plus élevé de signalement.
« Il faut se concentrer sur les changements comportementaux, les ruptures sociales, familiales, culturelles, surtout quand on constate un cumul de ruptures » glisse Laura Bouzar. Se pose après le problème de la déradicalisation, qui doit s’adapter aux motifs de l’engagement du djihadiste. « Le recrutement est très efficace, ils ont individualisé la manière d’embrigader suivant les aspirations du jeune et son histoire, ses attentes... La détection est plus facile chez les filles que chez les garçons car on se rend plus facilement compte des changements physiques. Le recrutement djihadiste ne baisse pas, mais les velléités de départ en Syrie diminuent, ce qui n’est pas obligatoirement positif. Car ces candidats à l’action violente restent en France, avec cette volonté d’en découdre ». Pour déradicaliser, le cabinet Bouzar expertises conseille trois approches, « relationnelle, émotionnelle et idéologique, pour faire miroiter un motif d’engagement qui corresponde à l’idéal de chaque recrue ».

Les différentes approches
Il existe trois approches de la déradicalisation, une dite intégrative, une comportementale et une cognitive.
La première repose sur l’idée que le manque d’intégration des minorités et des jeunes a une influence sur les violences extrémistes, la seconde se centre sur l’appartenance au groupe extrémiste et le problème du recours à la violence, sans aborder l’aspect idéologique, la troisième visant à remplacer l’idéologie extrémiste par une autre enveloppe idéologique, la rendre moins rigide, et faire prendre conscience au jeune qu’il a été manipulé, pour le ramener vers la raison, même si elle reste religieuse. La question qui est loin d’être tranchée reste : faut-il intervenir quand la violence apparaît, ou quand l’idéologie apparaît ?  « C’est difficile de travailler sur l’idéologie, on le voit avec les sectes » note Laura Bouzar. « On va travailler quand leur attitude est contraire au droit commun ». Ainsi, quelqu’un qui crache dans la rue ou la cour de récréation au motif que c’est le mois du ramadan, et que sa religion lui interdit d’avaler sa salive, il relève du droit commun. « C’est comme si quelqu’un refusait de serrer la main d’une personne noire en prétendant que sa religion lui interdit. Qui le croirait et le laisserait faire ? Personne. Mais en se servant de la religion musulmane, il croit pouvoir se libérer de la réglementation commune, et là nous pouvons intervenir ». Entre 2014 et 2016, le cabinet Bouc expertises a travaillé sur plus de 800 dossiers de radicalité, soit en soutien dans des séances de désembrigadement, soit par une prise en charge directe.