« Travailler dans une bibliothèque, ce serait le rêve »

Handicapé après un accident

Laurent, qui habite Périgueux, a vu son destin basculer quand il avait 12 ans. Une conductrice ivre l’a fauché alors qu’il traversait la route. A 39 ans, il n’a jamais occupé un emploi. Travailleur handicapé non indemnisé par la MDPH, il vit au RSA. C’est sa passion pour l’écriture et la lecture qui le porte.

 

« C’est arrivé en août 1992, au Toulon. Il faisait très chaud. J’ai aperçu une fontaine sur le trottoir d’en face. Mon vélo à la main, je me suis engagé à pied sur les passages cloutés. J’ai traversé une voie, puis la deuxième. Pas la troisième : une voiture m’a fauché ». Sous la violence du choc, Laurent, 12 ans, est projeté « à plusieurs mètres ». En retombant, sa tête heurte le rebord du trottoir. L’enfant tombe immédiatement dans le coma. Au centre hospitalier de Périgueux, entre une hanche fracturée, une autre, ouverte, un genou en capilotade et le violent impact que sa tête a reçu, le médecin est lucide : il faut transporter le gamin au CHU de Bordeaux. « Mais il n’y avait plus d’hélico ». C’est donc en ambulance que Laurent va être évacué. Sur le trajet, il fait plusieurs arrêts cardiaques. « Le choc à l’arrière de mon crâne avait provoqué une hémorragie cérébrale. De quoi, entre autres, me mettre sous respiration artificielle ». Laurent est toujours dans le coma.

 

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Corps meurtri

« Il n’y a peut-être plus d’espoir… ». Les médecins du pavillon Pellegrin, qui voient leur jeune patient s’épuiser, préparent ses parents à ce que l’affaire tourne au plus mal. Une crise d’épilepsie de… 72 heures les a spécialement alarmés. En clair, les praticiens envisagent de « débrancher » Laurent. Bien sûr, ils attendront que tous les signes péjoratifs soient réunis. C’est alors que leur patient sort du coma dans lequel il est plongé depuis trois semaines et demie. « L’intubation m’avait ravagé la gorge : à l’époque, il n’existait pas de service pour les enfants. Le matériel était fait pour des adultes ». A son réveil, Laurent constate aussi qu’il « ne peut plus parler, ni écrire ». Et il lui reste bien d’autres peines à découvrir. Son hospitalisation dure six mois. « Quand je suis rentré à la maison pour les fêtes de fin d’année, je me déplaçais sur une planche à roulettes ». Il n’a plus la moindre force pour pousser les roues d’un fauteuil. « J’ai été dans cet état lamentable pendant encore deux ou trois mois ». Les souvenirs de sa vie avant l’accident sont en lambeaux.

 

« Je vais vous rembourser le vélo »

« Mes parents ont évité que je rencontre la conductrice ». Quand celle-ci a renversé Laurent sur les passages protégés, « elle était ivre, elle sortait du bar ». Son taux d’alcoolémie est en outre « élevé ». Si la plainte que ses parents déposent « est perdue », si, de son côté, la conductrice en cause fait une déclaration déconcertante -« Je vais vous rembourser le vélo »- la justice finira par passer. En attendant, un kiné le suit. « C’est dur, mais je récupère peu à peu. Si j’avais eu 10 ans de plus, ça aurait été plus compliqué ». Il s’agit de réapprendre à marcher, sachant que le pied de sa jambe abîmée est paralysé, quoique la plante de celui-ci soit « très, très sensible ».

 

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Mémoire effacée

« Arrivé en 6e, j’avais tout oublié ce que j’avais appris ». Alors Laurent se revoit, avec ses béquilles, devant le tableau noir. Le professeur de français l’a invité à venir corriger une phrase qu’il y a inscrite. Hier, le gamin aurait été fou de joie : le français a toujours été sa matière de prédilection. Aujourd’hui, la scène vire au cauchemar. Des règles de grammaire, d’orthographe… il ne sait plus rien. Le professeur paraît ne pas comprendre ce qu’il se passe. « Qu’est-ce que tu fais là ? ». Laurent se sent « humilié ». Heureusement, d’autres enseignants récupèrent l’enfant et entreprennent de le « pousser », même s’il leur arrive de se montrer « maladroits » car il fait des « fautes ».

 

Plongé dans les livres

« Veux-tu venir choisir un livre avec moi ? ». Laurent accepte de suivre un professeur qui connaît sa passion pour les livres-jeux, appelés aussi livres dont vous êtes le héros (LDVELH). Et bingo ! le roman d’anticipation de Stefan Wul Niourk va emballer le gamin. Son côté « rebelle » va toutefois reprendre le dessus et le rediriger vers des auteurs underground. Sa passion pour la lecture continue de croître. « Mon père accumulait les livres, j’étais toujours fourré dans sa bibliothèque ». Il associera ses 19 ans à une rencontre déterminante : la découverte d’Agatha Christie.

 

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A la rue question employabilité

« A la sortie de la 3e, sans brevet, forcément, car je n’avais pas pu refaire mon… nouveau retard, on a vu que j’aimais dessiner ». Laurent intègre une école privée d’infographie à Limoges. « Mais ça a bloqué en math’ ». A 21 ans, au plan de l’employabilité, il est à la rue : pas un diplôme à faire valoir et son statut de travailleur handicapé l’oblige à « convaincre » plus que d’autres un employeur potentiel. « Les entretiens, c’est compliqué ». Déterminé à travailler, à apprendre, il enchaîne les stages : une fois en agence de communication, une fois dans une bibliothèque municipale… avec un enthousiasme à toutes épreuves. A 39 ans, jamais Laurent n’a pu trouver un emploi. Il vit avec le RSA. « La MDPH m’a indiqué que je n’étais pas assez handicapé pour percevoir l’AAH ».

 

Monter un escalier ? C’est la gamelle assurée

« Voir un hypermarché m’effraie ». Si Laurent peut aujourd’hui marcher, c’est très brièvement, à cause de la douleur qui se déclare systématiquement. De la même manière, oui, il peut conduire… mais qu’il ne s’avise pas de lanterner car il va aussi le payer cher. « Marcher et conduire m’anéantissent. Si j’en fais trop, je suis contraint de rester chez moi tellement je souffre ». Pas question non plus de grimper un escalier. « J’ai un pied qui chausse du 36 et l’autre du 42. Sauf que mon cerveau s’imagine qu’ils font la même taille ». Autrement dit, s’attaquer à monter un escalier, c’est la gamelle assurée.

 

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Décrocher un emploi, avant tout

« J’écris plutôt le matin, de 9h à 12h, et généralement, je dessine l’après-midi. Je me remets à mes poèmes ou à mes nouvelles vers 20h… jusqu’à 3 h ». Quand Laurent se couche, il a toujours un petit carnet posé sur sa table de chevet. Histoire de ne pas passer à côté d’une idée à exploiter. Il aime la littérature et celle-ci le lui rend bien. Laurent publie ses textes sur les réseaux sociaux et il est beaucoup lu. S’il apprécierait d’être publié chez un éditeur classique, il « n’apprécierait pas forcément d’être connu ». Sa passion pour l’écriture le porte, mais il continue d’espérer qu’un employeur lui offre un emploi. « Travailler dans une bibliothèque, ce serait le rêve ». Pourvu qu’il soit entendu.

 

Fabienne Ausserre