Ville et céramique, terreau fertile

La ville est-elle le moule architectural où naissent et se développement les manufactures, ou bien est-ce l’activité porcelainière qui contribue à façonner la ville, son tissu et son atmosphère ? La céramique peut-être raconter sa propre histoire et celle des villes qui l’ont vue
naître ? C’est en ces termes que Cynthia Tonnerre,  Maud Vareillaud-Bouzzine et Oriol Aribau  posent leur regard sur le paysage urbain, matérialisé par sept installations d’art contemporain et de design appuyées sur la porcelaine et mêlées aux prestigieuses collections du musée Adrien Dubouché jusqu’au 30 mars prochain.

Les trois artistes, issus du post-diplôme «Kaolin» art et design en céramique contemporaine», programme de recherche en céramique contemporaine mis en place depuis 2011 par l’Ecole nationale Supérieure d’Art de Limoges (ENSA), ont travaillé pendant un an entre Limoges et Jingdezhen, mythique cité porcelainière chinoise et centre des productions impériales, autour de ces créations associant à la céramique, des outils et matériaux inattendus tels que le son, la vidéo et le béton.

Grand Tour

Une sorte de «Grand Tour» 2.0 – ce voyage qu’entreprenaient les intellectuels et les artistes du XVIIIe siècle désireux de parfaire leur éducation littéraire et leur culture  artistique au contact des chefs-d’œuvre de l’Antiquité –   et un satisfecit pour la directrice générale de la Cité de la Céramique Sèvres et Limoges, Romane Sarfati : «ce projet nous convainc de la nécessité de faire perdurer les liens entre le musée Adrien Dubouché et la création contemporaine au travers d’une programmation régulière. La céramique est un matériau dont de plus en plus d’artistes s’emparent, ici en l’occurence avec beaucoup de brio, de sensibilité et d’imagination à travers des combinaisons avec d’autres matériau et supports particulièrement inattendus, loin de la thématique des arts de la table traditionnellement associée à la céramique ».

Espace Urbain

Autour d’un mot d’ordre, l’espace urbain, question prégnante pour Maud Vareillaud-Bouzzine, qui a notamment travaillé sur les favelas au Brésil, la cassure entre la société traditionnelle et l’hypermondialisation en Chine, et... l’implosion, en novembre 2010, des tours Gaughin du quartier de la Bastide à Limoges, déclinée en triptyque dans le cadre du «Global Tour» : où les valeurs traditionnelles de la porcelaine, héritage, labeur et fragilité, se superposent au béton, symbole de la grisaille, parfois proscrit et souvent accusé de l’échec des promesses du modernisme. «Ma pratique s’articule autour du voyage et de l’endroit où je me trouve. A Limoges, je me suis attachée à la destruction des tours du quartier de la Bastide. C’est la première fois que j’expose dans un musée national. Après la solitude de l’atelier, voir mes travaux replacés notamment au milieu de pièces du dix-huitième siècle leur donne une toute autre valeur. C’est un bel hommage et une intense émotion».

Le catalan Oriol Aribau présente «Mur Limoges», prototype d’un des cinq monuments abstraits imaginés par l’artiste pour orner cinq places de la ville : une sculpture en béton incrustée de rebuts de porcelaine récupérés auprès des Porcelaines de La Fabrique, manufacture de Saint-Junien, figurant le rôle fondateur de la porcelaine dans la formation du tissu urbain.

«Aujourd’hui, la céramique re-prend une place très importante dans le développement de la création contemporaine tant en design qu’en art, sculpture, installations, etc... conclut Jeanne Gailhoustet, directrice de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Limoges, dont l’atelier de porcelaine, est unique en Europe. Un engouement consécutif au regain d’intérêt pour des technologies très riches en savoir-faire, qui permettent des qualités de matériau particulières et indiscutables, peu usité dans le champ de la création contemporaine. Vers de nouveaux questionnements, un nouvel intérêt, et certainement une nouvelle valorisation des matériaux employés dans la création».


Cynthia Tonnerre épaulée par life design sonore

Troisième artiste issue du post-diplôme Kaolin exposée dans le cadre du Global Tour au Musée Adrien Dubouché, Cynthia Tonnerre donne à voir, à travers ses reliefs en porcelaine blanche de Limoges, des paysages imaginaires marqués par le souvenir des montagnes de Chine, mais aussi par le ruissellement de l’eau de pluie. A l’évocation de la nature s’ajoute celle de la ville partenaire de Jingdezhen, présente sous la forme de sons enregistrés par l’artiste au cours de l’exploration de cette cité agitée par une activité porcelainière omniprésente. Les pièces qui composent ce paysage sonore prennent vie lorsqu’on les active : le bois et la porcelaine vibrent et diffusent les ambiances urbaines captées par l’artiste, offrant ainsi une expérience multi-sensorielle de perception de la ville. Pour réaliser cette oeuvre, Cynthia Tonnerre a collaboré avec l’entreprise Life Design Sonore basée à Limoges, qui développe en lien avec des artistes et designers, des objets sonores innovants. Séduite par la beauté des oeuvres en porcelaine réalisées par l’artiste, l’entreprise a travaillé avec la jeune femme en mettant à sa disposition son concept de diffusion sonore innovant. Piloté à distance via une tablette tactile, le son donne vie aux pièces de porcelaine blanche, diffusant les ambiances urbaines de la ville de Jingdezhen, enregistrées par l’artiste lors de son séjour en Chine, ou encore les créations musicales expérimentales d’Erik Satie. Une expérience inédite à découvrir.

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