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Tranches de vie et de Manu

Mémoire et patrimoine

Dans le cadre de l’événement «Tulle, c’était l’esprit Manu», une double et riche exposition «On était Manu» est présentée au musée du Cloître et au musée des Armes.  Elle décline l’histoire d’hommes, de femmes, de techniques, de territoires, d’un pays sur trois siècles.
Deux volets d’une même exposition retracent plusieurs siècles d’histoire bâtis autour de la Manufacture d’Armes.

Cette exposition s’est inspirée du travail de collecte effectué par l’association Peuple et Culture Corrèze au cours des deux dernières années. On   retrouve au cloître de nombreux témoignages sous la forme de très belles photographies prises par Sylvestre Nonique-Desvergnes, des films  vidéos thématiques signés  Dominique Albaret,  des «sons» des anciens employés que l’on peut voir et écouter en visitant l’exposition.
Cette matière vivante est reliée aux différents objets présentés. Cette interaction entre les différents éléments  plonge le visiteur au cœur d’une histoire qui s’étire de 1690 à 2006.
«Dans nos collections, on possède pleins d’objets rattachés à cette histoire industrielle. On avait envie de relier tout ça. Les deux volets, c’est aussi l’envie de faire sortir l’histoire de la manufacture du seul quartier de Souilhac et du seul musée des Armes pour que ça devienne l’histoire de la ville, que tout le monde puisse se l’approprier» explique Karine Lhomme directrice des musées.  Au musée des Armes, l’expo se consacre  à l’évolution du site, des bâtiments et des productions.
Le visiteur découvrira l’impact de la révolution informatique dans les process de production à partir de 1967.
Des panneaux noirs informatifs découpent cette chronologie en quatre grandes périodes.
1690-1860 : naissance de la manufacture d’armes ou le temps de la fabrication artisanale ;
1860-1886 : les débuts de l’industrialisation ;
1886-1967 : la manufacture à  l’heure des grands conflits et 1967-2006 : le chant du cygne des arsenaux d’Etat.
1690 renvoie à la fondation officielle de la manufacture même si la fabrique d’armes est déjà effective sur le bassin de Tulle. Le décret royal  en  1777  confortera  le développement d’une industrie qui se mécanise au milieu du XIXe siècle : «C’est un gros changement. Cela entraîne une  évolution des métiers et une transformation complète de l’organisation du travail» précise Karine Lhomme.
Les lieux de production dispersés dans la ville et en dehors jusqu’à Treignac, se concentrent sur un même lieu, le quartier de Souilhac, un fond de vallée accessible.
En 1886, la manufacture royale devient propriété de l’Etat.  
Le site accueillera jusqu’à 4.500 ouvriers en 1917. Dans les années 80, le nombre baisse à 1.500.
L’usine emploie des ouvriers enracinés dans leur culture rurale. Ils sont pour beaucoup ouvrier et paysan à la fois. Le qualificatif de «nez noir» vient  des ouvriers qui travaillaient  à l’usinage des pièces au moyen de meules (avant l’invention de la machine-outil). Un travail très dur, usant qui laissait des traces noires sur les visages.
«Il y avait plusieurs centaines d’ouvriers-paysans. En 1998, il y en avait plus de 150» se rappelle Michel Roumieux ancien directeur de la Manu (GIAT) de 1992 à 1999. Ce fraiseur a gravi toutes les marches de la promotion sociale : «J’ai été gestionnaire mais aussi patron du secteur armement  moyen calibre. Je devais avec mes équipes développer l’activité du moyen calibre. Le GIAT avait cette  responsabilité de la 12-7 au calibre de 30»  précise cet ancien apprenti de la MAT seul à finir sa carrière au grade de  général. «La plupart des employés de Tulle étaient des anciens apprentis de l’école. C’étaient des ouvriers très compétents. C’était assez valorisant de rentrer dans ces écoles d’apprentissage». Ce parcours exceptionnel  de la base vers le sommet de l’usine lui facilitera les relations sociales. «Les employés connaissaient mon passé. ça se passait très bien avec les organisations syndicales. Il y avait des conflits mais c’était bon enfant mais j’ai été séquestré quand même !» sourit encore Michel Roumieux à  l’origine du CFAI.
De la fermeture du site en 2006, l’ancien directeur la replace dans un cadre plus large de désindustrialisation : «En France, c’est toute la mécanique  qui est partie. Nous, nos métiers, ce n’était que de la mécanique. Le siège  à Paris considérait Tulle comme le summum de cette mécanique parce  qu’il y avait toutes les techniques, technologies réunies : traitement de surface, traitement thermique, mécanique de précision...».
Au Cloître, instruments de mesure, vêtements de travail, bleus de travail, sabots, pièces mécaniques, objets dits de «la perruque» fabriqués en  marge de la production par les ouvriers pour offrir en cadeaux, modèles réduits d’armes Lebel et MAT 49, chefs d’œuvre d’apprentis, un dresseur de canon au travail... composent un univers, une culture ouvrière, une vie à la Manu. A voir.
Expo visible jusqu’au 11 janvier 2020 ;  horaires sur le site www.agglo-tulle.fr

Serge Hulpusch

Kim Domingo