Soumis par Rédaction régionale le lun, 07/01/2019 - 23:05

Regard sur les droits Humains au Congo, avec le Dr Denis Mukweger

Le 10 décembre, à Oslo, en Norvège, le docteur Denis Mukwege, gynécologue-obstétricien congolais, a reçu le Prix Nobel de la Paix 2018, pour son action menée en faveur des femmes et des enfants victimes de viols et de mutilations génitales lors des conflits sans fin qui ensanglantent son pays. Lors de la cérémonie de remise de prix, il a prononcé un discours saisissant dont tous les citoyens du monde devraient prendre connaissance. La cruauté de l’Homme (au sens général du terme) son avilissement, sa barbarie, sa bêtise, y sont décrites avec un réalisme propre à donner la nausée aux tortionnaires les plus endurcis.
On a connu, au Moyen Age, des combattants coupés en deux d’un coup d’épée (le prestigieux Godefroy de Bouillon réalisa cet exploit sur un cavalier sarrasin), les écartèlements, les dépeçages à vif, les bûchers, les pendaisons, la panoplie raffinée des tortures de l’Inquisition et mille autres sauvageries qui font de l’être humain un monstre et le rabaissent à un rang bien inférieur à celui de l’animal. Compte tenu de l’obscurantisme et du manque d’éducation qui sévissaient en ces siècles chthoniens, on pouvait espérer qu’avec le progrès qui, peu à peu, rendait sa vie meilleure, l’Homme allait évoluer de façon positive, devenir meilleur, lui aussi.
Survinrent alors le nazisme, les camps de la mort, les massacres en série, les fours crématoires. Quelle différence entre ces derniers et le bûcher qui consuma Jeanne d’Arc ? Après Auschwitz et autres lieux d’enfer, quand on découvrit l’étendue de l’horreur, on cria : « Plus jamais ça ! ». Et voilà qu’aujourd’hui Daech décapite, expose sur des pieux les têtes ensanglantées, exactement comme au temps des Croisades. Voilà qu’en république démocratique du Congo, on utilise comme arme de guerre le viol à répétition, et cela sous l’œil bienveillant des responsables de ce pays qui se remplissent les poches en toute impunité avec l’argent des multinationales. Car le Congo est un pays riche. Il possède des ressources naturelles nombreuses : or, cobalt, coltan et autres minerais exploités dans des conditions inhumaines sous la férule de sociétés étrangères, indifférentes à ces souffrances et à la boucherie ambiante.
Au milieu de ce chaos, un médecin remarquable, un humaniste d’exception, le docteur Denis Mukwege surnommé « l’homme qui répare les femmes », s’attache à soigner et à guérir ce qui peut encore l’être, tant physiquement que moralement. La tâche est considérable. Dans son discours, il résume en cinq phrases l’état de son pays : 1 – La violence macabre ne connaît aucune limite. 2 – Mon pays est pillé par des gens qui prétendent être nos dirigeants. 3 – Je fais partie d’un des pays les plus riches de la planète, et pourtant le peuple de mon pays fait partie des plus pauvres du monde. 4 – Il n’y a pas de paix durable sans justice. 5 - Si des gens comme Sarah n’abandonnent pas, qui sommes-nous pour le faire ? (Sarah est une jeune fille qui a subi des viols collectifs tous les jours, et dont toute la famille a été massacrée. Détail abject : arrivée à l’hôpital, elle ne pouvait plus se tenir debout, ni retenir ses urines et ses selles).
Les constats de ce genre abondent dans le discours du docteur Denis Mukwedge qui, grâce à son talent chirurgical, son grand humanisme et sa foi militante est parvenu à « réparer » physiquement quantité de femmes et d’enfants. Mais il n’effacera probablement pas les traumatismes psychiques subis par les victimes, et qui les poursuivront tout au long de leur vie. Des vies à jamais gâchées même si, en apparence, elles ont repris un cours normal.
En lisant et en écoutant le discours du docteur Denis Mukwedge, et en considérant les monceaux de martyres dont l’Histoire est parsemée, je me suis dit qu’aucun gouvernement en place n’a le pouvoir (ni la volonté, ni l’envie… ?) d’éradiquer les violences faites à l’Homme et de mettre un terme aux crimes et aux atrocités dont nous sommes les témoins navrés. D’où cette question fondamentale : Pouvons-nous, en tant que simple citoyen, agir de façon efficace pour endiguer ce déferlement meurtrier ? Même si la réponse est non, et même si ce combat semble désespéré, il semble que l’on ne puisse rester inactif face aux horreurs multiples qui nous environnent. Le docteur Denis Mukwedge nous prévient : « Fermer les yeux devant ce drame, c’est être complice. Agir, c’est refuser l’indifférence. »
Mais dans notre monde en folie, les raisons d’intervenir sont tellement nombreuses qu’il est nécessaire de choisir et de bien cibler l’action que l’on veut mener, sous peine de se disperser dans un éparpillement stérile. Cela n’exclut pas un regard parallèle sur d’autres situations tout aussi révoltantes : entre la détention d’Ingrid Betancourt dans la jungle colombienne, celle des infirmières bulgares (maintenant libérées), l’occupation de la Tchétchénie par l’armée soviétique, celle du Tibet par l’armée chinoise, les génocides du Darfour, du Rwanda, les violences faites aux femmes en Côte d’Ivoire, au Congo, en Afghanistan, en Iran, on n’a, hélas, que l’embarras du choix. Et comme il est impossible de lutter sur tous les fronts, il convient, pour plus d’efficacité, de s’en tenir à une seule cause qui sera défendue et soutenue avec constance et opiniâtreté, car bien souvent le combat s’éternise…
Autre question : Face à cette barbarie généralisée, doit-on se limiter à un soutien théorique ou privilégier l’action de terrain ? Ce second objectif est tentant, mais utopique. On ne peut envisager, par exemple, de s’infiltrer au sein des troupes engagées dans le conflit congolais. Il reste à en dénoncer les errements. A parler autour de nous de ce fléau meurtrier que médias, instances dirigeantes et communauté internationale ignorent superbement. Ou encore, si on le peut, à parrainer des femmes ou des enfants qui ont dû subir ces sévices…
En France, rien ne s’oppose à ce que l’on descende dans la rue pour dénoncer des injustices, venir en aide aux sans-logis, aux immigrés, aux personnes âgées, aux handicapés, les assister dans leurs démarches – en un mot œuvrer pour la défense des Droits Humains. Les Gilets jaunes sont des docteurs Mukwedge, à leur manière. Ils soignent les plaies et les violences morales infligées aux citoyens par un pouvoir toujours plus exigeant et qui utilise, comme armes de guerre, la sanction, le mépris et l’indifférence.

Jean-Michel Auxiètre