Soumis par Rédaction régionale le jeu, 11/04/2019 - 22:30

Alban Liechti, ou le panache d’un refus (2e partie) JEAN-MICHEL AUXIÈTRE

Le parcours d’Alban Liechti m’a fortement impressionné, et je le juge exemplaire. Après avoir conversé avec lui, à la suite de son témoignage,
et après avoir lu son livre où figurent d’autres précisions, ainsi que des annotations personnelles (1) – j’ai mis en parallèle son expérience avec la mienne, puisque nous sommes sensiblement du même âge (il est né en 1935 et moi en 1938). Je dois avouer que le rapprochement n’est pas à mon avantage. Je n’ai pas « fait » l’Algérie. Sursitaire pour cause d’études (je débutais alors dans l’enseignement), j’avais en outre été omis au recrutement de la classe 1958. Mon livret militaire que je conserve comme une précieuse relique authentifie cet oubli. Un an de sursis, un an
d’omission. Cela m’avait permis de « gagner » deux précieuses années qui reportaient mon incorporation à septembre 1962, deux mois
après que l’Algérie eût obtenu son indépendance. Cette sale guerre était terminée, je n’en étais pas fâché. Moi aussi je désapprouvais l’enlisement
de la France dans un pays où elle n’avait rien à faire. J’en avais dit autant de la guerre d’Indochine. Je n’avais nulle envie de tirer sur
quiconque, et pas envie non plus que l’on me tire dessus. Je fis en sorte d’éviter le peloton EOR (Elèves Officiers de Réserve) pour lequel
j’avais été automatiquement désigné, et fus affecté au Camp du Ruchard, non loin de mon domicile tourangeau. Le Chef de Corps, un
capitaine qui avait épluché soigneusement mon dossier jugea que j’appartenais à ces intellectuels « qui pourrissent notre armée. » Sous
menaces de corvées de chiottes et de sanctions infamantes, il me poussa à effectuer des pelotons de sous-officiers, dont un avec des gendarmes
mobiles fraîchement débarqués d’Algérie avec l’étiquette de défaitistes, et qui me regardaient d’un sale oeil. Lors des séances d’entraînement,
j’ai tiré des centaines de coups de feu à balles réelles, mais sur des cibles, non sur des hommes. Comparée à celle d’Alban Liechti, mon expérience militaire ne vaut rien. Je la trouve moche, insignifiante, et plutôt lâche. Je donne raison au capitaine d’avoir bousculé ma force d’inertie. Je
ne m’opposais pas vraiment, je ne faisais que traîner les pieds, et là n’est pas le vrai courage. Je déplore en outre, avec du recul, d’avoir celé
mon omission aux autorités concernées. C’est indigne d’un citoyen, indigne d’un patriote, même s’il exècre les guerres coloniales – c’est
lâche, je le redis encore. Ces manquements m’ont souvent tourmenté, et sans doute est-ce pour tenter d’y remédier que j’ai accompli
ensuite, sans que rien ne m’y oblige, plusieurs périodes militaires dans la réserve. Mais ce n’était que du vent. La vraie détermination, la
vraie vaillance, le vrai panache, ce sont des hommes comme Alban Liechti qui les portent en eux. D’une bravoure à toute épreuve, ils
vont, quel qu’en soit le prix, jusqu’au bout de leurs convictions.

(1) Alban Liechti : Le Refus – Editions Le Temps des Cerises, Pantin, 2005.

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