Soumis par Rédaction régionale le lun, 19/08/2019 - 23:31

Ministres, picadors et banderilles… ollé !

 

Jean-Michel Auxiètre

 

 

En cette période estivale, il faut bien meubler son temps. Et, quand on fait partie de la sphère politique, il convient également de se montrer en public, afin de prouver au peuple que l’on partage ses problèmes et que l’on ne répugne pas à épouser ses innocents divertissements. Cette stratégie de communication s’avère généralement payante. Le citoyen est heureux de côtoyer des élus, trop souvent lointains et inaccessibles, et de les rencontrer sur le terrain, dans la posture de Monsieur-tout-le-monde, assuré que ces élites ne sont pas tellement différentes de lui.

Probablement guidés par cet élan démagogique d’où ils souhaitaient tirer quelque bénéfice concernant leur renom et leur image de marque, deux ministres de la République en marche se sont rendus à une corrida. Là, sur les bancs, ils seraient bien en vue, et l’on ne pourrait les accuser de se retrancher dans leur tour d’ivoire et d’ignorer ce qui se passe autour d’eux. Mauvais calcul ! Du coup, ce sont eux qui se retrouvent dans l’arène. En allant à Bayonne le 14 août pour voir le matador espagnol Daniel Luque en découdre avec les taureaux, Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture et Jacqueline Gourault, ministre de la Ville, n’imaginaient pas qu’ils allaient déclencher une vive polémique, à effet inverse du but escompté.

Daniel Luque est un merveilleux athlète, qui manie la muleta et l’épée avec une grande dextérité. Il sait esquiver à merveille les charges puissantes et les cornes redoutables de la bête rendue furieuse par les provocations et les blessures qui lui sont infligées. Face à l’adresse du matador, la formidable énergie animale qui pourrait le clouer aux parois de l’arène comme un vulgaire papillon, ne sert à rien. Une fois de plus, l’intelligence humaine triomphe. C’est tellement vrai qu’aucun des six taureaux engagés dans le combat n’a maîtrisé ce duel, pourtant loyal. Leur cerveau primaire n’a pas résisté aux passes magiques de l’illusionniste. Tous sont morts, épuisés, meurtris, ensanglantés, sous les applaudissements admiratifs d’une foule dont faisaient partie deux ministres. En récompense de son remarquable exploit, le toréador glorieux a emporté quatre oreilles et une queue qu’il a peut-être dégustées le lendemain, au déjeuner…

Que l’on me pardonne ce ton acerbe, où l’ironie n’est pas absente. Et que l’on sache aussi qu’au-delà des apparences, ce n’est pas au toréro que je m’en prends. Daniel Luque est un homme comme beaucoup d’autres, qui fait son métier, et qui le fait bien. Né sous d’autres cieux, influencé par d’autres traditions, peut-être serait-il devenu marathonien, champion de saut à la perche, jongleur ou équilibriste ? Ses qualités physiques s’y prêtaient. Mais le hasard a fait qu’il naquît en Espagne, et qu’en Espagne la corrida, plus qu’un sport, plus qu’un spectacle, est une tradition culturelle, au même titre que le flamenco. Dans le sang versé lors des corridas, s’épand une partie de l’âme espagnole sans que nul n’y trouve à redire, puisqu’il en est ainsi depuis des décennies. En outre cette orientation peut s’avérer attirante et lucrative pour un sujet doué, comme l’est Daniel Luque, et dépourvu de revenus. Les états d’âme n’ont rien à faire ici.

Jean Ferrat s’en explique, dans l’une de ses chansons intitulée « Les belles étrangères » : « Quand le taureau s’avance, / Ce n’est pas par plaisir que le toréro danse. / C’est que l’Espagne a trop d’enfants pour les nourrir. / Il faut parfois choisir : la faim ou le taureau. » Et d’ajouter : « Et dans les abattoirs où l’on traîne les bœufs, / La mort ne vaut guère mieux qu’aux arènes, le soir. » Cette dernière assertion soulève un problème qui, je le crains, restera insoluble. Pour que cesse toute tuerie animale, il faudrait que nous renoncions à consommer de la viande. Or il me semble qu’en dépit du nombre croissant de végétariens, jamais l’unanimité ne se fera sur ce point. Jamais ne disparaîtront les abattoirs. Jamais ne prendront fin la pêche et la chasse. Il y a fort à parier que les corridas subsisteront aussi, puisqu’elles s’inscrivent en profondeur au sein de l’héritage culturel ibérique – lequel s’est étendu sur le sud de la France, alors qu’au nord de ce même pays perdurent les combats de coqs, d’une non moindre cruauté.

Lorsque Robert Ménard, maire de Béziers, déclare : « Je trouve plus noble de mourir dans une corrida que dans un abattoir sordide. », c’est sa propre pensée qu’il exprime, et non celle du taureau et du bœuf qui, eux, ne demandent qu’à vivre. La prétendue intelligence humaine se permet encore de parler à la place de créatures vives qui ne pensent pas (et se moquent éperdument de l’endroit où ils mourront), mais ressentent, autant que nous-mêmes, les tortures et les souffrances qui sont la cause de leur mort. Une mort – Robert Ménard dixit – que nous n’osons plus aborder de face, puisque nous laissons s’éteindre nos anciens dans des EPHAD, loin de nos regards qui pourraient peut-être les aider à partir plus sereinement.

La présence de Didier Guillaume et de Jacqueline Gourault à la corrida de Bayonne a donc réactivé la colère des associations de défense des animaux, au premier rang desquelles se situe la Fondation Brigitte Bardot. En tant que ministre de l’Agriculture ayant en charge la protection animale, Didier Guillaume est particulièrement visé par cette avalanche de critiques. Brigitte Bardot a fait savoir qu’elle envisage de demander à Edouard Philippe le retrait du volet « Bien-être animal », actuellement inclus dans le portefeuille du ministre de l’Agriculture. Décidément, ces deux figures gouvernementales n’ont pas effectué le bon choix en s’affichant à Bayonne, et il eût mieux valu pour eux qu’ils se retirassent dans un trou de souris.

En regard des attaques dont il est inondé, Didier Guillaume garde le silence et s’efforce de faire bonne figure. Mais il est clair que ce revers auquel il ne s’attendait pas, ne peut que contribuer à la perception négative d’un bilan déjà fortement compromis. Les agriculteurs commencent à grogner. Leurs terres ont souffert du manque d’eau, de la sécheresse persistante, et de violents orages ont détruit par ailleurs une grande partie de leurs récoltes. Certes, Didier Guillaume n’y est pour rien. Il n’empêche que les nerfs des paysans sont à vif, et la rentrée, pour le ministre, risque d’être encore plus chaude que l’été. Il est amusant de penser qu’il joue désormais le rôle du taureau, sous les assauts des picadors et la morsure des banderilles, avant le coup d’épée fatal qui entraînera sa mise à mort (politique, veux-je dire, on l’aura compris).