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Le tabou du mal-être paysan

Agriculture

Mélanie a une vingtaine d’années, travailleuse sociale, elle soutient l’association « Solidarités Paysans », dont la mission est de défendre et accompagner les agriculteurs en difficulté.
Mélanie est une jeune femme comme tant d’autres, dynamique et engagée ; c’est un sourire franc et communicatif derrière lequel se cache une souffrance, intime et profonde, de celle qui touche le monde agricole et dont on ne parle pas ou si peu : le suicide des agriculteurs. Face à un mal pernicieux qui gangrène à la fois une profession mais aussi « le monde rural, car que serait la ruralité sans l’agriculture », elle brise le silence, cette omerta qui trompe « beaucoup de citoyens sur ce qu’est la vie d’un paysan aujourd’hui ».
Les chiffres sont là, glaçants et cruels ; en France aujourd’hui, un agriculteur se suicide tous les deux jours. « C’est une réalité qui est aujourd’hui un phénomène social trop important pour que l’on ne l’évoque pas », explique-t-elle d’entrée, d’une voix posée et sûre d’elle, qui a eu le temps de prendre le nécessaire recul pour affronter le sujet avec maturité et objectivité.
Ce mal être ne doit surtout pas être éludé et pour bien marquer les esprits sur le caractère anormal et indéniable des souffrances du monde agricole « celui qui fait vivre la Terre entière », elle lance la chose : « J’ai 20 ans et on ne perd pas son papa à 20 ans ». La souffrance de Mélanie, elle tient en ces quelques mots. Fille d’agriculteur, au sein d’une famille rompue aux traditions agricoles, dans laquelle la transmission est de mise, elle a vu son papa partir, désespéré et accablé par un système « qui ne permet pas de vivre, juste de survivre » , de deux balles dans le ventre tirées d’une arme qu’il retourna contre lui-même. Une mort violente, en réponse à une violence institutionnelle, su-bie et contrainte qui broie les hommes.
Mélanie balaie les clichés sur la profession qui induisent en erreur le grand public (voir encadré). Alors, pour préciser les choses, Mélanie raconte son histoire, celle de son père, de cet homme, benjamin d’une fratrie de trois enfants, issu d’une famille dans laquelle on est agriculteur de père en fils. A dix-sept ans, il prend le chemin de l’industrie, y fait carrière durant quinze ans. Puis vient le temps de la passation, à l’heure de la retraite de la matriarche qui dirigeait l’exploitation familiale. Une reprise qui s’impose d’elle-même, sans vraiment se laisser le choix, mais dans la droite ligne des traditions rurales où l’on ne laisse pas mourir les choses. Nous sommes en 2001. « Mon père s’est battu avec toutes ses forces, pour développer l’activité, la rendre dynamique et viable. Cela a bien marché jusqu’en 2008 ».
Une année qui amorce le déclin puis la chute « rapidement entrevue comme inexorable ». Dix années de calvaire, de difficultés qui s’amoncèlent, dix années, le nez dans le guidon à s’oublier soi-même. Elle évoque les problèmes liés à la PAC et à ses exigences : «Les charges et les normes se complexifient, demandent des compétences de plus en plus poussées, qui deviennent autant de prestations payantes sans compensation ».
C’est là que les choses basculent : le mal être devient palpable, les silences plus profonds en dépit d’une complicité Père-Fille jamais démentie, renforcée même par les conseils d’un homme qui dissuade sa fille d’embrasser la carrière, malgré son amour de la campagne. Rompre la tradition pour préserver son enfant « Quand un papa nous donne un ordre, on l’écoute », reconnaît Mélanie.
Les difficultés grandissent, l’endettement se creuse, et vient ce jour d’un geste inexorable, « dé-sespéré et courageux pour que nous n’ayons plus à subir », précise la jeune femme. Du jour au lendemain, Mélanie, fille unique se retrouve à la tête de l’exploitation, avec pour mission de respecter le vœu de son père. « Je me suis retrouvée à vendre les vaches et le matériel, sans expérience ». Dans cette optique, la jeune femme a pu compter sur un élan de solidarité, celui des campagnes, celui d’une génération d’agriculteurs « qui n’a jamais pu vivre de son travail ».
De l’exploitation familiale, Mélanie n’a conservé que les terres « un patrimoine familial » et des souvenirs, avec la volonté farouche de faire entendre cette souffrance paysanne, discrète et pudique, « ces sans grade qui subissent et ne se plaignent jamais, mais qui sont indispensables, et dont il faut porter la parole face à l’indifférence de la société ». Saurait-on envisager sérieusement un monde sans agriculteurs ? Et la jeune femme d’appeler à une prise de conscience sur les conditions de travail et de vie des paysans : « Vivre de son travail dignement pour susciter de nouvelles vocations ». Parce qu’un agriculteur qui se suicide tous les deux jours, c’est comme perdre un papa à vingt ans. Ce n’est pas normal.

Des clichés qui renforcent le mal-être
« Beaucoup jugent la vie d’un agriculteur en regardant l’amour est dans le pré, où les agriculteurs ont l’air de vivre confortablement et semblent s’offrir week-end et vacances ». Il n’en est rien, bien évidemment. En moyenne, ce sont des journées de 10 à 12 heures, des semaines de sept jours, quant aux vacances, Mélanie se souvient que « les dernières de mon père remontaient à 2004 ». Dans le viseur de la jeune femme, « les fameuses primes » qui trompent sur le niveau de revenu des agriculteurs, laissant imaginer que « les paysans brasseraient des milliers d’euros, quand ces primes ne sont qu’une avance de trésorerie, rien de plus. Si on ramène le revenu agricole au temps passé et à l’investissement consenti, l’agriculteur ne gagne presque rien ». Pire, elle pointe la dépendance au « banquier et au comptable pour le quotidien ».
Beaucoup d’idées préconçues, et finalement une connaissance assez vague d’un monde mystérieux tout plein de codes et de pudeur, celui de nos campagnes, où l’on ne se plaint pas, dans lequel l’honneur et la fierté des hommes imposent un silence mortifère quand il est besoin de dialogue et d’écoute.