
Le géographe Yves Lacoste, fondateur de la revue Hérodote et figure majeure de la géopolitique française, est mort lundi 22 juin 2026 à Bourg-la-Reine à l’âge de 96 ans, a annoncé Le Monde.
Né le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc, Yves Lacoste était une figure centrale de la géographie française. Son père, Jean, était géologue et avait collaboré avec Jean-Baptiste Charcot au Groenland. Après une jeunesse marocaine, Lacoste a poursuivi ses études en France, au lycée Lakanal, puis à l’Institut de géographie. Reçu premier à l’agrégation de géographie en 1952, il a entamé sa carrière d’enseignant au lycée Bugeaud à Alger.
Un intellectuel engagé
Membre du Parti communiste français puis du Parti communiste algérien, Lacoste s’est engagé activement dans les luttes anticolonialistes. Contraint de quitter l’Algérie en 1955 par le proviseur du lycée Bugeaud, il a rompu avec le PCF en désaccord avec sa politique algérienne. Il a ensuite rejoint le bureau exécutif du Comité pour l’indépendance de l’Europe, tout en poursuivant ses recherches sur le sous-développement et l’histoire du Maghreb.
Son parcours a toujours mêlé engagement politique et réflexion géographique. En 1968, il a rejoint l’université Paris-VIII (Vincennes), centre universitaire expérimental, où il a enseigné pendant des décennies. C’est là qu’il a créé la revue Hérodote, éditée à ses débuts par François Maspero.
La géographie comme outil d’analyse
En 1976, Lacoste a publié un ouvrage au titre provocateur, « La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre », qui a marqué un tournant dans la discipline. Le livre visait à sortir la géographie de sa situation de simple matière scolaire pour en faire un instrument d’analyse des rapports de pouvoir sur les territoires. L’ouvrage a connu un retentissement considérable, bien au-delà du cercle universitaire.
En 1979, il a obtenu un doctorat d’État avec une thèse intitulée « Unité et diversité du Tiers-Monde », publiée plus tard sous forme d’ouvrage. Ses travaux sur les pays en développement et les conflits post-coloniaux ont nourri plusieurs générations de chercheurs.
Le fondateur de l’IFG
En 1989, Lacoste a fondé le Centre de recherche et d’analyse de géopolitique (CRAG), devenu l’Institut français de géopolitique (IFG) sous la direction de Béatrice Giblin. L’institut a institutionnalisé l’enseignement de la géopolitique en France, formant des étudiants du monde entier. Lacoste a également dirigé le séminaire de méthode d’analyse et représentations géopolitiques.
La revue Hérodote est devenue sous sa direction une référence dans l’analyse géopolitique francophone. Elle a contribué à imposer la discipline en France, alors que le terme était encore largement associé à la géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres. Lacoste en a été le directeur et la figure tutélaire pendant plus de cinquante ans.
Une reconnaissance internationale
En l’an 2000, Lacoste a reçu le prix Vautrin-Lud, considéré comme le plus prestigieux dans le domaine de la géographie, décerné chaque année au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Il était également membre du comité scientifique des revues Nordiques et Géo-économie.
Provocateur et anticonformiste jusqu’au bout, Lacoste a laissé une oeuvre considérable, de ses premiers travaux sur la géomorphologie de la plaine du Rharb au Maroc à ses analyses des conflits contemporains dans Hérodote. Il était professeur émérite de géopolitique à l’université Paris-VIII. Ses travaux sur les représentations géopolitiques et la notion de territoire ont influencé des générations de chercheurs en sciences politiques et en relations internationales, bien au-delà du seul cercle des géographes.
Sa disparition marque la fin d’une génération de géographes qui ont renouvelé en profondeur la discipline en France, faisant de la géopolitique une science sociale à part entière, enseignée dans les universités et les grandes écoles. Ses obsèques n’avaient pas encore été annoncées lundi soir.
