L’Assemblée nationale cubaine a adopté à l’unanimité, jeudi 18 juin, un vaste programme de réformes en faveur de l’économie de marché. Ce tournant historique remet en cause les bases du système socialiste en vigueur depuis la révolution de 1959.
Le programme, approuvé par les 470 députés, prévoit notamment la possibilité de constituer de grandes entreprises privées, l’abandon de la planification centralisée et l’ouverture de nouveaux secteurs à l’investissement privé. « Il s’agit de changements drastiques, on ne parle pas de retouches cosmétiques », a déclaré à l’AFP Daniel Torralbas, économiste cubain basé à Londres.
Le Comité central du Parti communiste cubain avait donné son feu vert la veille, mercredi 17 juin, lors d’une session plénière spéciale. L’ancien président Raúl Castro, 95 ans, a apporté son soutien aux réformes dans une lettre lue devant l’instance, les qualifiant de « ce qui convient le mieux à la révolution à l’heure actuelle », selon la présidence cubaine.
Ces annonces interviennent alors que l’île de 9,6 millions d’habitants traverse sa pire crise économique depuis des décennies. Les sanctions américaines, renforcées ces derniers mois par l’administration Trump, ont asséché la quasi-totalité des ressources de l’État. L’embargo imposé par Washington dure depuis 1962 et s’est accompagné, depuis février, d’une nouvelle série de restrictions financières.
Le processus législatif a été accéléré : les réformes ont été dévoilées par le président Miguel Díaz-Canel le 12 juin, approuvées par le Comité central du Parti le 17 juin, puis adoptées par l’Assemblée nationale le 18 juin. Un calendrier inhabituellement rapide pour un pays où les réformes économiques se comptent en années, voire en décennies.
Les réformes prévoient plusieurs changements majeurs. Les Cubains pourront désormais posséder plusieurs entreprises simultanément, et la propriété privée pourra inclure des immeubles, des logements et des terres agricoles. La planification centralisée, pilier de l’économie socialiste depuis les années 1960, est abandonnée. Les entreprises d’État, qui représentaient encore 80 % de l’économie jusqu’à récemment, verront leur rôle réduit.
Les économistes consultés par l’AFP restent prudents quant à la capacité de l’État cubain à mettre en œuvre ces réformes rapidement. « La politique économique à Cuba a péché ces dernières années par l’annonce de nombreuses mesures, mais peu d’entre elles ont été mises en œuvre », souligne Daniel Torralbas. L’absence de garanties juridiques et le sous-investissement chronique dans les infrastructures constituent des obstacles majeurs.
Tamarys Bahamonde, économiste cubaine à l’American University à Washington, interrogée par l’AFP, s’interroge sur la volonté des investisseurs étrangers et de la diaspora cubano-américaine de placer leurs capitaux à Cuba, « alors même qu’il existe une défiance à l’égard des institutions cubaines ». Elle souligne également « l’hémorragie de capital humain » subie par l’île, avec plus de deux millions de personnes ayant émigré au cours des cinq dernières années.
La question des sanctions américaines reste centrale. « Les réformes sont nécessaires, mais pour qu’elles aient un effet concret, il faut résoudre la question des relations avec les États-Unis, car elles sont devenues aujourd’hui la variable principale de la reprise économique du pays », insiste Daniel Torralbas. Aucune entreprise américaine n’est autorisée à commercer avec Cuba ou à y investir, sauf si c’est au bénéfice direct de la population cubaine.
Le programme de réformes s’inscrit dans un contexte de détérioration rapide des conditions de vie. Les pénuries de produits de première nécessité, les coupures d’électricité récurrentes et l’inflation galopante ont provoqué plusieurs vagues de manifestations depuis 2024. La diaspora cubaine, principale source de devises de l’île avec le tourisme, a réduit ses envois de fonds en raison des restrictions bancaires américaines.
Le gouvernement de Miguel Díaz-Canel espère que ce virage économique, sans réforme du système politique de parti unique, pourra convaincre Washington d’assouplir sa position. Les premiers effets des réformes ne devraient être visibles qu’à moyen et long terme, selon les experts.
